La saga des échanges non marchands [1/4]

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De quoi parle-t-on ? marché, monnaie et société

 Le développement des expériences d’échanges non marchands comme alternative à la crise sociale et économique sont sources de questionnements. Les sciences sociales et humaines ont beaucoup à apprendre de ces expériences, mais l’inverse n’en est pas moins vrai. Les SEL (système d’échange local), mais aussi de une certaine mesure les monnaies complémentaires, soulignent l’existence d’une sphère économique réappropriée par le citoyen. Cette dynamique a pour objectif de réintégrer la logique économique dans un projet de société, validant ainsi l’idée que les choix économiques sont des choix de société. Cependant, le développement de ces expériences concrètes remet profondément en cause un certain nombre de croyances, ou du moins appelle à reconsidérer des concepts et des notions appropriés par le système économique dominant. Trois siècles de capitalisme ont détruit un imaginaire collectif et ont homogénéisé le fait monétaire. Ce dernier n’est plus que considéré comme l’expression de l’usage de l’argent sous forme de pièces métalliques certes progressivement dématérialisées. Lorsqu’on parle d’argent ou de monnaie, l’image d’une pièce d’un euros ou d’une écriture sur un compte bancaire domine. Or, la monnaie, l’argent, mais aussi le marché ou le capitalisme restent des construits sociaux, des institutions sociales mouvantes, variées et dynamiques. Il convient de remettre un peu d’ordre dans l’imaginaire, de le décoloniser d’une pensée issue des structures économiques actuelles qui nous enferment dans un cadre restreint de compréhension[i].

1. marché et marchés

Là où l’économie dominante impose l’idée que le marché est l’expression d’un échange spontané, libre et naturel entre deux individus, les sciences sociales ont apporté un regard critique sur cette position qui n’est en rien une réalité historique et sociale. Le marché comme lieu d’échange n’est pas le sacro-saint outil inconscient et propriété exclusive du système capitaliste. Les historiens, tel Braudel, ont montré l’existence du marché en dehors du système capitaliste mais surtout, ils ont montré que le marché était une institution sociale et humaine créée de toute pièce, régulée, contrôlée, soumise à des règles strictes et contraignante. Point d’existence naturelle ou d’expérience digne de l’immaculée conception. Pour Braudel, la société est structurée autour de trois sphères d’échange, trois étages. L’économie matérielle qui correspond à l’autoproduction, l’autoconsommation, des échanges entre groupes sociaux ou communautés locales, souvent sous la forme d’échange don/contre-don expression d’une forme de solidarité primaire (cf. Mauss). Nous retrouvons ici, et à côté du marché, des échanges non marchands construits notamment autour du don. Le second étage est l’économie de marché  structurée autour des foires, villes commerçantes et du marché du village. Ici, la monnaie est présente comme intermédiaire des échanges, le marché est contrôlé par la représentation politique et économique, traversé par des règles et des normes. C’est le lieu de rencontre entre le producteur, le commerçant et l’acheteur. Ici, rien de naturel, mais une construction sociale, une organisation sociale. Un troisième étage existe, c’est le capitalisme, qui ne prend pas de place majeure, c’est le long et haut commerce, le marchand-banquier, la fabrique. Cette sphère prend progressivement une place dominante, hégémonique et émancipatrice. L’histoire économique est traversée par la domination du troisième étage, le curseur évolue, l’économie matérielle a quasiment disparu, le marché est dématérialisé. Le SEL est en définitive l’expression de l’économie domestique ou matérielle qui revit. Le marché n’est donc pas une existence liée au capitalisme. Il existe à côté, et surtout il est le lieu régulé par excellence. La dynamique du capitalisme et de l’imposition du marché autorégulateur est une « invention » de la pensée humaine qui conçoit l’échange marchand comme naturel, et plus efficace que le troc. La monnaie sera donc pour eux l’expression d’un progrès, elle permettrait de dépasser les contraintes du troc [nous verrons la bêtise de ce positionnement dans la partie 2/3].

Les études des sciences sociales amènent à la conclusion, parfois difficile à comprendre, que le fait monétaire est extérieur au marché. Chose inconcevable pour l’économie dominante.

2. Echanges marchands et non marchands ?            

La monnaie est elle aussi une institution sociale déconnectée de l’existence du marché et du capitalisme. Il existe donc deux formes d’échange : l’échange marchand et l’échange non marchand.

(i) La sphère marchande consacre un échange par validation sur le marché, cette validation se traduit  par la vente et l’achat. Par exemple le concessionnaire automobile vend des voitures, il valide son activité par la vente sur un marché et donc l’achat par un consommateur.

(ii) La sphère non marchande consacre un échange ou un service par validation sociale. L’éducation nationale est un service rendu par la société, validé par la souveraineté nationale, accepté par le groupe. Cette sphère valide un choix de société et l’appartenance à une communauté d’intérêt collectif, l’échange n’a pas pour but ultime le profit.

Le processus de marchandisation a pour but de restreindre la seconde sphère au profit de la première. Tout échange serait potentiellement valorisable sur un marché et source de profit et d’accumulation.

3. Et la monnaie dans tout cela ?

La monnaie on l’aura compris traverse ces échanges, il apparaît donc en fait, trois formes d’échanges.

(i) la sphère marchande et monétaire : c’est l’échange validé sur un marché (opération d’achat/vente) qui nécessite l’intermédiaire monétaire. J’achète ma voiture avec des euros. Cette sphère est lieu d’accumulation.

(ii) la sphère non marchande MAIS monétaire. C’est ici que l’imaginaire a le plus de mal. Nous retrouvons l’échange de services, validé par la société mais traversé par l’étalon monétaire. L’éducation nationale paie (en monnaie) les professeurs après validation sociale (financement par l’impôt… et donc la monnaie). Bien évidemment, pas d’accumulation ici, mais une accumulation potentielle par la privatisation de la sphère…

(iii) la sphère non marchande et non monétaire : ici nous retrouvons une structuration initiale et originelle de l’échange, fondé sur le principe du don/contre-don mais pas que. Par exemple, une conférence donnée par un membre d’une association d’éducation populaire, bénévolement et en dehors de son activité. Mais aussi les associations de troc. Ici, impossibilité d’accumulation monétaire, mais une accumulation de connaissances et de lien social.

Mais alors, à quoi correspond la richesse ? Les tenants de l’idéologie dominante sont unanimes, seules la première sphère est valorisable, et donc valorisée. La richesse est marchande et monétaire. Cependant, la seconde doit subir un processus de marchandisation, et oui, le marché libre et non faussé, la concurrence sur celui-ci est bénéfique voyons ! Le comptable national est plus pragmatique, le PIB est une richesse monétaire, ainsi nous comptabilisons la première et (mal) la seconde sphère (un mélange entre salaire des fonctionnaires et évaluation de la production non marchande non publique). Petit problème, la pollution d’un pétrolier est source d’accroissement de PIB et donc de la richesse… car il faut une activité de dépollution. Par conséquent, la troisième sphère n’est rien au regard de l’économiste… bien évidemment, elle concourt au lien social, à la solidarité, à l’émancipation, et elle est source d’une richesse sociale majeure… non monétaire et hors de l’accumulation capitaliste (ohhh damned une accumulation des savoirs et de l’entre-aide !).

Les deux premières sphères sont sous domination et potentiellement concurrente. Cette domination découle des choix de société, la première a une propension historique et sociale à l’hégémonie (cf. Braudel ou Polanyi). Le développement d’une société de marché impose une domination des marchés sur la société. Ainsi, Polanyi montre que l’instauration d’un marché de biens (fictifs) tels que la monnaie, la terre et la travail se traduit par un désencastrement de l’économie de la société et entraîne les sociétés vers leur disparition. Cependant, la société se protège. C’est la Grande Transformation avec la démarchandisation de la protection sociale et du travail dans l’entre-deux-guerres et surtout dès 1944. Or, les années 1980 marque un néo-désencastrement… ce qui pose la question de la place de la monnaie dans l’imaginaire et ce qui constituera la deuxième partie de notre saga consacrée à l’échange non marchand.


[i] A la fin du 4e volet, une bibliographie indicative sera présentée

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7 réflexions au sujet de « La saga des échanges non marchands [1/4] »

    […] mais aussi besoins humains individuels… voir ici un travail théorique) ; (ii) promouvoir la sphère de l’échange non marchand garant de la cohésion sociale (voir ici aussi) ; (iii) garantir le financement d’une […]

    […] (ii) le mythe du marché comme autorité naturelle et institution de bien être fut aussi battu en brèche par l’anthropologie et la socio-économie. Les apports de Polanyi en la matière sont fondamentaux. Le marché est une construction sociale et humaine, il a besoin de règles et de normes, et historiquement il n’est qu’une parenthèse, certes pas refermée, et surtout non universelle. Il faut lire et relire Braudel, Polanyi donc, mais aussi Laurence Fontaine, Graeber, René Passet, et j’en oublie… Sans règles et normes le marché, et l’étape ultime la société de marché, est une institution potentiellement dangereuse qui déstructure les relations sociales qui deviennent impersonnelles. Sur ce blog nous avons beaucoup traité de ces questions dont ici […]

    […] Le Schtroumpf financier est de celle-là. Tout le monde connait cette petite communauté d’hommes bleus. Cette société est fondé sur des échanges non marchands mais surtout non monétaires (au passage on rappelle les articles sur ces concepts ici). […]

    […] Le problème de financement revient avec insistance. Et là, je ne vais pas reprendre mon premier article mais il me semblait avoir été clair. Je pense sincèrement qu’il existe un mythe bien ancré qui estime que nous serions des auto-entrepreneurs capables de produire des biens et services. Or, rien n’en est moins sûr. Si le revenu de base crée une grande sphère du non marchand je dis banco, mais après qui finance le revenu de base ? Il dépendra des secteurs qui créent des richesses monétaires, donc le secteur marchand. Donc, tes arguments sur le financement ne remettent pas en cause les miens, car le revenu de base est nécessairement dépendant de la sphère capitaliste, et tu le conçois volontiers lorsque tu parles de capitalisme 2.0, mais comment orienter un système qui porte en lui même les contradictions sociales que tu combats ? Comment la sphère non marchande peut être une base de financement monétaire, hormis par l’impôt bien sûr qui valide la sphère non marchande… mais lorsque celle-ci est organisée par l’Etat. J’ai rédigé sur ce blog un cycle consacré à cela. […]

    […] Cette exposition fait échos aux quelques articles proposés sur ce blog, on peut renvoyer à la saga des échanges non marchands ou bien au cycle sur la […]

    […] Ces postures découlent de l’usage même de l’argent. Cet usage peut être non marchand[3] ou au contraire marchand. C’est ce derniers cas qui nous intéresse car il s’intègre dans une […]

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