La saga des échanges non marchands [2/4]

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Monnaie, monnaieS… de quoi es-tu le nom ?

Deux siècles de capitalisme plus tard, tout le monde connaît, use, et abuse de l’argent. Ou de la monnaie. Nous ne rentrerons pas dans les débats de puristes, pour nous argent et monnaie seront la même chose, mais nous conseillerons au lecteur avisé un livre de chevet passionnant dirigé par Baumann à la suite d’un colloque, argent des anthropologues, monnaie des économistes, à chacun le sien ?, aux éditions l’Harmattan…

L’argent donc est intégré dans l’imaginaire collectif comme cette pièce de monnaie qui permet d’acheter un bien. Mais, connaissons-nous véritablement la signification et l’usage de la monnaie pour les sociétés et toutes les sociétés ? Non, les manuels d’économie dominante ont réglé la question depuis bien longtemps, la monnaie est définie par ses fonctions. Elle permet l’échange et remédie aux limites du troc. Elle est donc à la fois intermédiaire des échanges et étalon de mesure. Deux fonctions initiales, mais surtout elle est une réserve de valeur dans le temps, elle permet l’épargne ou la thésaurisation… Voilà, la question de la monnaie est réglée, elle est liée forcément au marché et à l’échange et donc au capitalisme. Elle est gérée par les principes de fongibilité et de convertibilité, elle peut tout acheter et elle est liquide et échangeable à l’infini. Elle doit être gérée comme n’importe quel bien, adossée à une marchandise (or ou argent) avec une valeur économique indiscutable. Circulez, il n’y a rien à voir.

Oui, mais….

Déjà, des économistes, et pas n’importe lesquels, ne sont pas tout à fait d’accord. Keynes, mais aussi Marx, voit dans la monnaie une autre fonction, celle de financement… et oui, la monnaie sert à financer l’activité. C’est tellement logique, qu’on aurait oublié de le dire. L’économie dominante l’oublie, ça permet d’évacuer les questions de rapports sociaux et du rôle de la création monétaire. Et donc l’idée que la monnaie est collective et ne peut être appropriée. Les rentiers vont avoir la vie dure…

Il y a bien longtemps que les sciences sociales ont remis en cause la fable du troc. Marcel Mauss, Karl Polanyi, Claude Lévy-strauss, Arensberg chez les anthropologues ; André Orléans, Michel Aglietta, Jean-Michel Servet, Jérôme Blanc chez les économistes ; Laurence Fontaine, Fernand Braudel, Jacques Legoff pour les historiens ; Pierre Bourdieu, Emile Durkheim, Alain Callé, pour la sociologie, la liste pourrait être déroulée à l’infini, mais tous ces auteurs soulignent le caractère social de la monnaie, comme institution sociale et fait social. La monnaie détient en elle une fonction sociale, la monnaie est signe d’appartenance à un groupe, elle s’intègre dans les relations, elle est désirée pour autre chose que l’échange. La monnaie est hors marché, elle existe dans toutes les sociétés primitives comme le montre les anthropologues, prémodernes et précapitalistes comme l’enseigne les historiens, et modernes comme l’analyse les socio-économistes.

La monnaie est un lien qui intègre les hommes à la société car elle est l’expression d’une dette. Elle peut bien évidemment prendre la forme de pièces, mais aussi de coquillages. Elle a permis de pacifier les relations sociales étant tout simplement un élément d’annulation de dettes. Ainsi, la première dette humaine fut la dette de sang. Au lieu de perpétuer des guerres entre clans, œil pour œil, dent pour dent, on préférera trouver un étalon pacificateur… la monnaie le permettra. Au lieu de tuer mon prisonnier, je le vendrais.

Les penseurs tels que les franciscains, mais aussi Saint Thomas, voient dans la monnaie l’idée d’un bien commun, qui n’a pas de propriété. Les philosophes grecques estiment que la monnaie est politique. La monnaie est un signe d’appartenance à un groupe, elle a donc un rôle ambivalent à la fois incluant  mais aussi excluant. Les études des historiens montrent la place d’une forme de crédit non marchand comme forme d’aide sociale pour les populations pauvres et en difficulté. La noblesse se doit d’apporter les ressources, par contraintes sociales et culturelles, aux populations de son fief[1] sous la forme de prêt ou rarement le capital est remboursé. Une dette apparaît, le petit peuple qui a recours à ces prêts est sous domination politique. L’apparition du marchand imposera une vision différente et une rationalité économique au prêt. Plus proche de nous, la monétarisation des rapports sociaux fait que la relation monétaire, via la case banque qui est l’intermédiaire, est l’élément fondamental de la vie en société. En effet, depuis les années 70 les prestations sociales sont versées sur un compte bancaire. On comprend l’importance de l’inclusion bancaire, dans le cas contraire, c’est l’exclusion de la société. Ainsi, la monnaie est lien dans les sociétés, qu’elles soient marchandes ou non[2].

La monnaie ne doit pas être réduite à la notion même de fonctions économiques, elle est un fait social, elle pacifie les relations et annule les dettes…. Toutes les dettes. En effet, peut-on trouver un lien entre l’achat d’un bien, l’éduction nationale et la protection sociale ? A première vue, non. Et bien à seconde vue si. Dans le premier cas, la monnaie annule une dette économique, j’achète une voiture, on me transmet la possession d’un bien, j’annule ma dette par l’acte d’achat. Dans le second cas, la dette est sociétale. Collectivement un groupe décide d’éduquer sa jeunesse, une dette apparaît qui est annulée par la participation à l’impôt… payé en argent ! Dans le dernier cas, la participation à la vie en communauté et à l’activité économique créé un lien de dépendance. Chaque individu a besoin d’un autre, or, cette participation à la vie en communauté n’est pas sans risque social. Il existe une dette sociale sacrée entre membres du groupe, la cotisation sociale permet de l’annuler par la mutualisation des richesses créées pur financer la protection sociale. La volonté des détenteurs du capital de réduire leur effort de cotisation s’inscrit dans une conception individualiste de la société où le membre est responsable de sa situation.

La monnaie est une création humaine, un fait social qui intègre les individus à un groupe, qui pacifie les relations comme intermédiaire à l’annulation d’une dette, elle existe dans toutes les sociétés en prenant des formes différentes. L’usage marchand de la monnaie n’en est qu’une infime partie de son rôle, l’économie dominante refuse de voir dans la monnaie un rapport social, l’appartenance à un groupe et le côté non économique de la monnaie. Alors qu’elle structure la société, elle en fonde un lien mais elle est source de facteur excluant. La finance sociale ou solidaire répond à cette contradiction… ce qui sera le prochain volet de cette saga !


[1] On reverra aux travaux de Laurence Fontaine.

[2] L’anthropologie apporte des exemples sur cette idée de monnaie lien.

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3 réflexions au sujet de « La saga des échanges non marchands [2/4] »

    […] sur ce blog, traité de la question de la monnaie et des échanges non marchands dans un article (on peut ajouter deux articles sur la question, un de Théret et un de Jérôme Blanc). La monnaie […]

    […] fondées sur la dette. Or, cette dette ne prend bien sûr pas nécessairement la forme monétaire[1]. La première forme de dette se retrouve dans le don… qui nécessité un contre-don. Marcel […]

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