La saga des échanges non marchands [3/4]

Publié le

De l’économie sociale à la finance solidaire

Il existe un pont entre l’économie sociale et la finance solidaire caractérisée par le phénomène d’exclusion. L’économie sociale est apparue au XIXe siècle en réponse aux contradictions sociales de l’industrialisation quand la finance sociale et solidaire répond aux contradictions socio-économiques de l’usage de la monnaie.

L’économie sociale traverse l’ensemble du XIXe siècle, elle prend trois formes spécifiques : la mutualité, l’association et la coopérative. L’économie sociale émerge dans un siècle où s’impose un progrès technique et industriel sans commune mesure, le développement du salariat et des forces productives et la hausse continue de la production. En parallèle, la classe ouvrière est paupérisée et soumise à la conjoncture économique, ce qui se traduit par la précarisation des conditions de vie et de la relation de travail. La fin des corporations et associations d’ouvrier par le décret d’Allarde et la loi Le Chapelier interdit tout intermédiaire entre le citoyen (salarié) et l’expression de la souveraineté nationale (l’Etat) dans une pure logique de libéralisme politique. Mais ce libéralisme politique se traduit, et ce ne fut pas l’objectif initial, par une perte de protection individuelle. Les corporations régulaient les salaires et les emplois, leur disparition correspond à l’établissement d’un marché du travail, où le citoyen a librement le choix de travailler pour un autre. Cependant, cette liberté est très relative, car le salariat créé un lien de subordination entre l’employeur et l’employé. Le détenteur de capital fixe les salaires, gère comme bon lui semble ses employés. Or, les salaires sont l’expression du simple renouvellement de la force de travail et donc fixés au minimum de subsistance. On comprend aisément la situation de paupérisme ouvrier, processus dynamique qui maintient une population sous domination économique et soumise aux fluctuations des revenus.

L’économie sociale se structure à la fin du XIXe siècle mais elle contient en elle un projet d’émancipation économique et politique de la classe ouvrière, sortir du paupérisme par l’entre-aide mutuelle (mutualité), agir sur son avenir par la production ouvrière (coopérative) et créer les conditions de rassemblement et de vie démocratique et égalitaire (association). L’économie sociale sera dans un premier temps une réponse majeure à l’instauration d’un marché du travail libre et l’exclusion des ouvriers à la société moderne industrielle. Deux orientations s’ouvrent à l’économie sociale, être acteur du dépassement du capitalisme ou être un agent de régulation des conséquences néfastes du système économique. La question n’est pas réglée et explique l’apparition du concept d’économie solidaire plus proche des préoccupations initiales.

La finance sociale est traversée par l’idée d’exclusion bancaire et/ou financière. Elle est particulièrement dynamique depuis les années 70 sous l’offre de microcrédit à vocation entrepreneuriale. L’objectif est d’apporter des ressources financières à des populations n’ayant pas accès aux financements bancaires classiques. L’exclusion bancaire prend plusieurs formes, elle est liée principalement à l’absence de détention d’un compte bancaire, mais aussi par une mauvaise relation bancaire et une forme d’auto-exclusion personnelle. On comprend dans nos sociétés monétarisées l’importance d’une bonne relation bancaire. En effet, les prestations sociales sont versées sur un compte, les salaires aussi. La vie en société nécessite la banque, une mauvaise relation est synonyme d’exclusion sociale.

La finance sociale est multiple et variée, mais elle trouve son origine dans l’apparition du Mont-de-Piété en 1462 dans les villes soumises au processus de prolétarisation. Il lutta contre l’usurier et favorisa un apprentissage de l’argent. Il apporte des compléments de revenu liquide à des populations en difficulté contre l’échange d’un bien, sans contrôle, sans jugement, et sans contrainte. Ce microcrédit social crée du lien et permet de lutter contre les risques d’exclusion financière et donc sociale par l’apport de liquidité. L’usage de l’argent par cet intermédiaire consacre un « argent secours » qui possède intrinsèquement un rôle non économique. C’est l’expression moderne de la monnaie-signe et lien. La finance sociale partage des instruments économiques pour des populations exclues ou en voie d’exclusion, elle apporte une réponse économique aux problèmes sociaux.

Mais, à côté de la finance sociale se développe une finance solidaire qui a pour but l’émancipation sociale par la réappropriation collective de la monnaie, et le refus de la logique purement marchande de l’usage monnaie. Ainsi, la finance solidaire lutte dans un projet politique et de société contre la marchandisation de la monnaie et donc contre la finance. On retrouve les SEL[1] (système d’échange local) ou les monnaies complémentaires[2]. Ces expériences concrètes réaffirment le caractère social de la monnaie comme institution de régulation et d’appartenance à un groupe ou communauté. La monnaie est considérée pout ce qu’elle est vraiment, un fait social qui pacifie les relations et favorise l’échange par l’annulation d’une dette, qui dans ce cas ne prend pas l’apparence d’une dette marchande. Dans le cadre du SEL, les membres de l’association échangent entre eux des compétences. Une comptabilité est tenue qui établie des dettes et des créances. Ainsi, une forme de monnaie existe, elle correspond à l’intermédiaire et l’étalon de l’échange, une heure de cours correspond à tant. Ici, l’échange est non marchand et correspond à des compétences, aucune logique d’accumulation n’est possible, les « créances » obtenues ne sont pas accumulables. C’est le cœur de la finance solidaire, la monnaie échangée possède une signification sociale, elle crée des liens parmi le groupe. Elle ne peut pas être échangée à l’extérieur, et elle peut perdre sa valeur avec le temps. Le cas des monnaies complémentaires est différent à l’exception de la logique de non accumulation. Comme pour les moines franciscains, l’idée forte est que la circulation de la monnaie dans la société est source de richesse, l’accumulation stérile un échec. La monnaie est gérée collectivement et ne peut pas être accaparée par un individu.

Le développement des finances solidaires est la tentative de réappropriation de l’usage de la monnaie vers des considérations non marchande, non spéculative et d’accumulation stérile. L’objectif est de créer des sphères alternatives, des expériences qui mettent au centre des préoccupations non pas la logique de satisfaction matérielle mais de créer du lien entre les membres du groupe et favoriser un échange respectueux des personnes et de l’environnement. Cependant, ces expériences sont-elles généralisables ? Sont-elle l’avenir ? Nous verrons tout cela dans le dernier volet de la saga.


[1] Voir selidaire.org/spip/ pour une présentation des SEL

[2] Monnaie-locale-complementaire.net

Publicités

2 réflexions au sujet de « La saga des échanges non marchands [3/4] »

    […] un travail théorique) ; (ii) promouvoir la sphère de l’échange non marchand garant de la cohésion sociale (voir ici aussi) ; (iii) garantir le financement d’une protection sociale globale. Ces […]

    […] ← La saga des échanges non marchands [3/4] […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s