La saga des échanges non marchands [4/4]

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So what ? Quel avenir pour les échanges non marchands ?

Le développement des finances solidaires[1] a un objectif fondamental, la réappropriation de la monnaie comme outil d’intégration économique et sociale. La monnaie est lien, elle relie les hommes, elle est l’expression d’une dette, mais surtout elle n’est pas directement liée aux marchés et au capitalisme. Elle existe en dehors, elle est un signe d’appartenance sociale[2]. Ainsi, l’expression monétaire traverse les échanges non marchands, c’est-à-dire non soumis à une logique d’accumulation[3].

Les SEL, par exemple, mettent en avant des logiques d’échange non marchand avec une monnaie sociale ou parallèle, où des compétences remplacent la production classique. Aucun membre du groupe ne peut accumuler des crédits, et inversement, aucun membre ne peut être totalement débiteur, une comptabilité est tenue. L’expérience montre une véritable confiance entre les membres et un équilibre, il n’existe pas de dette ou de profit à la fin de l’année, tous les membres jouent le jeu. Le pilier de la pensée économique dominante qui met en avant l’idée que la recherche de l’intérêt individuel égoïste est primordiale est remise en cause. La recherche de maximisation de l’intérêt personnel et utilitariste ne traverse pas les relations d’échanges. Dans la finance solidaire et les SEL, l’épargne et la réserve de valeur sont impossible, la monnaie utilisée est fondante, c’est-à-dire quelle perd sa valeur dans le temps. De plus, les statuts interdisent l’épargne et l’accumulation. On aperçoit les mécanismes sociologiques et anthropologiques de la monnaie. Elle n’est pas le résultat de la fable du troc, elle n’est pas restreinte à des fonctions purement économiques.

Ces expériences de finance solidaire s’inscrivent dans le processus de réappropriation de l’usage de la monnaie en dehors des usages marchands dominants. La monnaie n’est pas qu’un intermédiaire des échanges, elle n’est pas une marchandise comme les autres. Son usage traduit des pratiques sociales et elle tisse du lien entre les membres d’un groupe social. Ces derniers gèrent collectivement les échanges et la monnaie, régulent les activités et les normalisent. Une logique de communauté d’intérêt non économique se met en place. L’appropriation de ces outils nécessite au préalable la volonté d’agir collectivement et localement vers une économie non utilitariste. Ainsi, c’est le retour d’une forme d’économie matérielle et domestique (cf. Braudel dans le premier volet). Ces échanges sont pensés dans une logique de relocalisation de l’activité dans une logique de développement soutenable. La monnaie est considérée à juste titre comme un outil collectif qui ne doit pas être appropriée par un groupe ou un individu. Soit « le lien plus que le bien ».

Or, ces expériences semblent, à première vue, limitées à un cadre local. En effet, seulement une sphère économique est concernée : la redistribution. Le côté production n’est pas en mesure d’être régi et organisé de la sorte. C’est ici que ces expériences doivent nous apprendre. Il est possible de redéfinir l’usage de la monnaie dans un cadre précis, la redistribution ou la distribution, il convient de mettre en place les outils de gestion collective de la monnaie vers un projet de société sortie des logiques d’accumulation, de profit et de spéculation. Ainsi, c’est tout un projet de ré-encastrement de l’économie dans le social qu’il faut repenser. Pour cela, la monnaie doit être reprise des mains de la finance par une gestion publique (fin de la BCE) dans une stratégie de développement soutenable. C’est donc la mise en avant de la sphère non marchande dans son ensemble qui est à reconsidérer. Mais cela de façon collective et universelle et non au sein d’un petit groupe. C’est donc toute la société qui est à redéfinir.

Il ne faut pas remettre en cause ces expériences pour leur faible capacité à faire système, elles prouvent à quel point l’usage non marchand de l’outil monétaire est source de progrès social et économique. La cohabitation de ces systèmes locaux avec un politique globale est plus que nécessaire. La sphère non marchande est l’avenir d’un monde qui s’écroule. Les réflexions issues de ce soulèvement économique des citoyens sont sources d’actions et l’affirmation que les choix économiques ne sont pas statiques et qu’ils participent à des projets de société où les valeurs de profit, d’accumulation et d’exploitation sont reléguées à la marge. C’est une étape, encore limitée, vers l’émancipation économique et politique…

« Certains regardent la réalité et disent : « Pourquoi ? » Moi, je rêve de l’impossible et je dis : « Pourquoi pas ? » »
[George Bernard Shaw]

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Une réflexion au sujet de « La saga des échanges non marchands [4/4] »

    […] ; (ii) promouvoir la sphère de l’échange non marchand garant de la cohésion sociale (voir ici aussi) ; (iii) garantir le financement d’une protection sociale globale. Ces objectifs […]

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