La preuve par le graphique… Mister president !

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L’offre n’est pas la solution… mais peut-être le problème ?

[cet article fait parti de la rubrique « comme chez vous », il n’engage que son auteur mais il s’inscrit dans la philosophie du blog, les deux titres ne sont pas de l’auteur. Aujourd’hui Louison à la baguette]

Introduction

Bien que la « politique de l’offre » annoncée par François Hollande lors de sa conférence de presse du 14 janvier 2014 ne soit pas à proprement parler un virage à 180 degrés d’un Parti Socialiste depuis longtemps acquis idéologiquement aux recettes néolibérales, celle-ci aura permis de clarifier définitivement l’orientation politique de ce parti. Parmi les explications du Président de la République pour justifier le « Pacte de responsabilité » figure un élément de langage particulièrement repris par les médias: entre autres à cause d’un « coût » du travail trop élevé, le taux de marge des entreprises françaises serait à son plus bas niveau historique et cela empêcherait les entreprises d’investir.

Pourtant, il suffit de passer quelques minutes à consulter la banque de données macroéconomiques de l’INSEE[i] pour s’apercevoir qu’il n’en est rien. Une fois de plus, les recettes appliquées relèvent d’une vision dogmatique de l’économie répondant aux logiques du capitalisme financier et du mythe d’une offre créant sa propre demande (la « loi des débouchés » de J-B. Say), mythe pourtant démonté depuis longtemps et à maintes reprises dans l’histoire des sciences économiques: de Marx aux économistes hétérodoxes d’aujourd’hui en passant par des économistes tels que Rosa Luxemburg, Keynes ou ses collaborateurs immédiats comme Joan Robinson, Michal Kalecki, Richard Kahn et bien d’autres.

Petite réponse aux hérauts de la politique de l’offre en trois graphiques.

Graphique n°1: le problème n’est certainement pas le taux de marge.

Présentation2 

 Comme ce premier graphique le montre, le taux de marge des sociétés non financières[ii] françaises – calculé comme le rapport de l’excédent brut d’exploitation sur la valeur ajoutée produite – est bien loin d’être à son plus bas niveau historique. En réalité, il est même plutôt proche de ses plus hauts niveaux historiques, sa baisse récente n’étant due qu’à la crise en cours de 2008. De même, le taux d’investissement (l’investissement rapporté à la valeur ajoutée) qui, d’après François Hollande, pâtit d’un taux de marge trop faible, connaît une baisse tendancielle ininterrompue depuis les années 1960. On constate qu’à cette époque le taux de marge connaissait également une baisse tendancielle. Néanmoins, survint au début des années 1980 un rétablissement spectaculaire du taux de marge des entreprises sans que l’investissement ne reparte à la hausse (comme en témoigne l’explosion de l’écart entre les deux taux). Le début des années 1980 marque l’émergence du capitalisme financier, type de capitalisme où la finance progressivement dérégulée (à partir de 1984 en France, déjà sous l’égide du parti socialiste alors au pouvoir[iii]) dicte ses impératifs de rentabilité financière à court terme sans rapport avec les logiques économique et industrielle. Comme nous le voyons, les dividendes reçus par les entreprises en pourcentage de leur valeur ajoutée connaissent une hausse très importante depuis cette période, hausse interrompue seulement par la crise des subprimes. Cette explosion des dividendes perçus par les sociétés non financières donne une approximation de l’investissement financier de ces mêmes sociétés: ainsi les entreprises françaises ont-elles, depuis la fin des années 1970, adopté un comportement de rentières pour privilégier l’achat de titres financiers à l’investissement dans leur appareil de production.

 Graphique n° 2: le coût du travail, vraiment ?

Répartition des richesses SNF

Ce deuxième graphique illustre le partage des richesses depuis 1949 dans les sociétés non financières par l’évolution de la part des salaires et traitements bruts, de la rémunération des salariés (salaires et traitements bruts + cotisations patronales) et celles des actionnaires avec les dividendes versés, le tout en pourcentage de la valeur ajoutée des sociétés non financières. Le traitement des salariés, qu’il s’agisse de leur salaire brut ou de leur rémunération incluant les cotisations patronales, n’a cessé de diminuer depuis le début des années 1980. Cela n’est bien évidemment pas une coïncidence: avec le capitalisme financier, les capitaux à court-terme se sont progressivement trouvés libres de circuler, et, comme le disait Keynes dés 1936, il est impossible de mener une politique favorable au travail dans un monde où règne la libre circulation des capitaux à court-terme. En effet, ces derniers iront toujours là où le taux de profit est le plus élevé, ce qui suppose une rémunération du travail particulièrement basse. En même temps que la rémunération des salariés amorçait sa régression, les dividendes versés, eux, explosaient, illustrant le changement dans le partage de la valeur ajoutée qui allait s’opérer. Aujourd’hui les dividendes versés par les sociétés non financières comptent pour 15% de leur valeur ajoutée, faisant ainsi peser un surcoût du capital[iv] particulièrement élevé sur ces dernières. Bien évidemment, plus le capital est cher, plus il est couteux d’investir productivement dans des projets qui, bien que rentables économiquement, auront bien du mal à satisfaire des exigences de rentabilité financière irréalistes. Nombre d’investissements productifs sont ainsi passés à la trappe par le simple jeu des exubérances en termes d’attente de rentabilité.

 Graphique n° 3: Profit réinvesti et profit distribué

Utilisation du revenu SNF (1)

 Comme vu dans les deux graphiques précédant, l’investissement financier des entreprises et la rémunération de leurs actionnaires a pris une ampleur particulièrement handicapante tant cela représente en termes d’investissements productifs manqués et de rémunération du travail stagnante ou déclinante ; déprimant donc d’autant plus la demande ce qui, en retour, pèse sur les incitations des entreprises à investir et à embaucher.

Ce dernier graphique illustre les parts respectives du profit réinvesti et non réinvesti par les sociétés non financières. De la même façon que la part de l’investissement productif dans la valeur ajoutée, la part du profit réinvesti connaît une baisse tendancielle depuis les années 1960. Inversement, le profit redistribué aux actionnaires a augmenté dramatiquement depuis le début des années 1970, époque où commença la libéralisation des marchés de capitaux internationaux. Cette libéralisation plaça les entreprises du monde entier en concurrence les unes avec les autres pour attirer le capital, les obligeant à proposer les rendements les plus élevés possibles pour rester compétitives. Allait donc débuter la période où le moins-disant économique et social devait devenir le corollaire indispensable de la satisfaction des intérêts financiers.

Conclusion

Comme le montrent ces trois graphiques, le problème ne se situe ni dans le taux de marge ni dans le coût du travail, mais bien dans la mise en concurrence des peuples et des économies du monde entier. La concurrence globalisée impose une course au moindre coût et au plus haut rendement insoutenable tant économiquement que socialement (et écologiquement), comme en témoigne le chômage de masse persistant, celui-ci apparaissant dans la deuxième moitié du XXe siècle en même temps que le capitalisme financier.

La politique de l’offre des socialistes ne règlera pas le problème du chômage et de l’investissement, car, en diminuant le salaire différé des travailleurs par la baisse des cotisations patronales, le gouvernement fera peser un nouveau coût sur les salariés qui devront réduire d’autant d’autres dépenses (ou réduire leur épargne, mais l’épargne étant un stock cela ne peut durer qu’un temps par définition). Une demande encore plus déprimée aggravera les anticipations des entreprises et par-là leurs incitations à investir et embaucher. Le Medef le reconnaît d’ailleurs en creux, qui répète en boucle que le million d’emplois promis en échange de la baisse des cotisations patronales est « un objectif, non une obligation ». Le grand patronat sait bien que les entreprises n’embauchent et n’investissent que lorsque les carnets de commande sont pleins, ce qui suppose une demande revigorée et des politiques de relance budgétaire. Mais, obnubilés par la rentabilité financière à court-terme de leurs entreprises au détriment de leur développement industriel de long-terme, les patrons français ne semblent pas s’en préoccuper. Pourtant, une telle politique ne peut mener que dans une impasse. La réduction de l’armée de réserve n’a jamais été dans l’intérêt des capitalistes.

 Pour aller plus loin:

http://hussonet.free.fr/psalirsw.pdf

http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=74603


[i] La lectrice et le lecteur pourront reconstituer eux-mêmes les ratios et graphiques exposés ici en utilisant les données de comptabilité nationale, rubrique comptes nationaux annuels puis comptes de secteurs institutionnels (les sociétés non financières, en ce qui nous concerne): http://www.bdm.insee.fr/bdm2/choixCriteres.action;jsessionid=CC16718C697F5DA7E457988E60DCEF7E?codeGroupe=1374

[iii] Le néolibéralisme peut se définir en première approximation comme un processus régressif de dépossession des citoyens de leur pouvoir politique au profit du marché par le recul de l’État social et l’émergence d’un État purement organisateur de la concurrence. La lectrice et le lecteur avertis auront reconnu la perspective toute polanyenne de cette définition, qui m’a été directement suggérée par la fille de Karl Polanyi, Kari Polanyi-Levitt, en octobre 2013. On remarque donc que le néolibéralisme se distingue du libéralisme classique par la place de l’État. Il est néanmoins possible d’établir un continuum entre les deux. Le néolibéralisme a été dans une très large mesure mis en œuvre en France par les gouvernements socialistes: la libéralisation bancaire et financière eut principalement lieu sous les gouvernements de gauche de F. Mitterrand ; le gouvernement de Lionel Jospin fut particulièrement actif en matière de privatisation et de libéralisation des services publics ; François Hollande aura été le socialiste de la libéralisation du marché du travail et donc, à présent, du passage résolu à la politique de l’offre. Le tout sur fond de soutien sans faille du PS à la construction de l’Union Européenne, qui, dans sa forme actuelle, constitue sans doute l’une des formes les plus abouties de structure étatique purement organisatrice de la concurrence.

[iv] Le capital dont il est question ici est le capital financier, l’argent, qui devient le capital physique (les machines, les bâtiments etc…) une fois investi productivement. Sur la question du coût et du surcoût du capital, voir http://www.ires-fr.org/images/files/EtudesAO/RapportCgtCoutCapitalK.pdf

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11 réflexions au sujet de « La preuve par le graphique… Mister president ! »

    […] (pas les exilés fiscaux) sont punis par les politiques d’austérité toutes inutiles et inefficaces ! Notons avec force que 57% de la dette française est […]

    A bas les chômeurs… « Les chroniques de ma tante a dit:
    28 avril 2014 à 10 h 02 min

    […] comprendre certaines logiques, ce n’est pas le cas. Nous avons à plusieurs reprises ici, ici, ici ou là, montré la bêtise du pacte de responsabilité et de la politique de l’offre. Mais […]

    […] rationnels)… Ainsi, dire mener une politique de l’offre est une aberration intellectuelle (ici  ou […]

    […] de classe s’arrêtera, il n’y a pas de problème de coût du travail en France ! voir ici ou […]

    […] ils ont tous faux, nous l’avons expliqué ici même à de multiples reprises (ici, ici, là ou là), Husson et Gadrey aussi, et tellement d’autres… La question du manque de […]

    […] philosophie du truc (on ne peut que l’appeler comme ça) je renvoie à un article de ce blog ici, qui remet en cause l’idée de la politique de l’offre. On peut aussi renvoyer à une […]

    […] ? Ici, sur ce modeste blog, plusieurs articles ont montré les erreurs et les fondements (ici et ici ou ici) de votre politique clairement libérale et idéologiquement marquée à droite. […]

    […] Il est évident que la problématique de la dette trouvera une réponse politique. C’est en enjeu de société qui se joue, et les idéologues libéraux qui monopolisent les médias l’ont bien compris. Depuis 2007 et le déclenchement de la crise des subprimes, un grand projet anti-social se met en place. N’oublions pas que la situation actuelle est issue d’une crise d’endettement privé, liée à la paupérisation des travailleurs américains, au cynisme des banques et à la démence du capital. La grande réussite des classes dirigeantes et économiques fut sans conteste de se déresponsabiliser et de détourner les causes de la faillite du système financier et bancaire et de faire payer la crise à ceux qui la subissent.  Les centaines de milliards d’euros d’argent public reversées aux banques sont un hold-up savamment orchestré. Car les banquiers et financiers n’ont jamais trouvé à redire de cette dépenses publiques qui a sauvé leur place.  Maintenant que les marchés financiers retrouvent des résultats frôlant l’indécence mais issus des efforts du monde du travail, voilà qu’une nouvelle étape de privatisation et de libéralisation s’engage. Les politiques publiques ne sont plus tournées vers l’intérêt collectif mais vers les intérêts privés des entreprises et des banques. Le gouvernement socialiste torpille la taxe sur les transactions financières[4], mène une réforme bancaire non contraignante sous la pression des lobbies bancaires, et le pacte de responsabilité est un transfert d’argent public vers les profits privés sans aucune garantie [5]. […]

    […] de la valeur ajoutée et de son retournement, nous vous renvoyons à deux articles, celui de Louison[2] et le notre[3]. Pourquoi en tel retournement, la question est […]

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