Les retraites dans la tourmente (1/3)

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La retraite ? Une lutte pour une société solidaire…

Histoire et mode de fonctionnement des systèmes de retraite.

La question des retraites est un marqueur idéologique puissant. Mère de toutes les batailles syndicales, la nouvelle réforme de retraite a montré à quel point le recul du gouvernement devant les exigences du capital raisonne comme une trahison de l’idéal républicain et social. Ce combat ne doit pas être considéré comme dépassé ou perdu, il forge une société. Mais pour cela, et dans une optique de démystification libérale, il convient de revenir sur le système de retraite et d’en connaître les tenants et les aboutissants. Voici le début d’un cycle de trois articles consacrés aux systèmes de retraite. Le premier commence par un retour sur l’histoire du salariat et d’une lutte et sur le fonctionnement des systèmes, le second sur la question du financement, le dernier sur les alternatives.

1. une brève histoire sociale du salariat

L’industrialisation au XIXe siècle ne fut pas sans contradictions sociales, devant la montée du machinisme, de l’industrie et du prolétariat, une forme de pauvreté ouvrière traverse le siècle. Les richesses issues de l’industrialisation ne sont pas partagées, le travail est marchandisé, rémunéré au minimum de subsistance pour renouveler la force de travail[i]. Le travailleur se retrouve pour combler ses revenus à demander l’assistance publique dans les bureaux de bienfaisance ou bien un prêt au Mont-de-Piété. La société de marché est en marche, et rien ne l’arrêtera… sauf le syndicalisme et surtout le Solidarisme.

La question sociale s’impose au XIXe siècle, comment intégrer le salariat à la société industrielle en développement ? L’intégration est politique mais aussi sociale. L’économie sociale est un moyen d’émancipation économique et politique, elle conçoit une réappropriation de l’outil de production (coopérative), de la protection (mutualité) et de l’entre-aide ou du projet commun (association). Le socialisme utopique et scientifique apporte les bases d’une compréhension de la société en dehors de la logique du marché et libérale. Le système capitaliste impose une subordination de fait, le salaire n’exprime pas la vraie valeur du travail. Or, la société de marché qui découle du désencastrement de la chose économique de la société n’est pas achevée. La société se protège contre la marchandisation de trois biens : la terre, la monnaie et le travail. L’opposition de la société au-delà du socialisme se retrouve dans la philosophie du Solidarisme[ii] qui traverse la 3e République et fonde l’action sociale. Certes, on peut dire que cette pensée ne va pas assez loin, mais elle a le mérite de redéfinir la compréhension de la société et de dépasser la vision libérale d’un ilot d’individus qui cherchent son propre intérêt, où la responsabilité individuelle guide les comportements, les droits et les devoirs.

La société est un tout, elle est organique où chaque individu est dépendant des autres, la société peut être responsable des conséquences sociales négatives subies par ses membres. Ainsi, il existe une dette sociale sacrée[iii]. La société doit donc prendre en compte le fait qu’y participer entraîne des risques sociaux, qu’il faut protéger pour son bon fonctionnement. Les assurances sociales en seront l’expression, la première loi sur les retraites ouvrières et paysannes voit le jour au début du XXe siècle. Si l’individu travaille toute sa vie pour la collectivité, celle-ci doit l’aider lorsqu’il n’est plus en capacité de le faire. Ainsi, cette conception traverse les sociétés modernes et fonde la protection sociale qui retiendra plusieurs risques sociaux : famille, retraite, logement, maladie, chômage.

Ainsi, la question des retraites est centrale mais deux modes de gestion apparaissent très vite. Un premier qui met au centre des préoccupations l’idée de solidarité collective par mutualisation et cotisation sociale (système par répartition) et le second, la responsabilité individuelle par l’épargne (système par capitalisation). Or, dans les deux cas, on ne finance jamais sa propre retraite ! Seuls les modes de gestion sont différents, le premier basé sur la socialisation, le second sur la sphère privée.

2. Les différents modes de gestion

Le système par répartition est basé sur un principe simple. La cotisation sociale des travailleurs offrent des droits sociaux fondés sur le prélèvement d’une partie de la richesse monétaire produite dans l’économie (sur la valeur ajoutée) par les travailleurs actifs qui cotisent. Nous sommes dans une logique de droits, ainsi, vous cotisez donc vous avez le droit d’obtenir une pension. Or, vos cotisations ne sont pas placées sur un compte bloqué, et ne vous seront pas restituées le jour de votre départ. Elles servent à l’instant  même à financer les retraites du moment : solidarité entre les travailleurs actifs et les travailleurs ayant cotisé. Les cotisations sont calculées sur la base d’un pourcentage de la masse salariale. Toutes les baisses de cotisations entraînent avec elles un transfert de la valeur ajoutée du travail vers le capital. Puisque une partie des richesses n’est plus socialisée, voici une explication du retournement du partage de la valeur ajoutée en faveur du capital depuis 1980. Ce système est fondé sur une logique de solidarité inter e intra-générationnelle, reconnue et garantie par la nation sous forme de droits !

Dans le système par capitalisation, et oui !, nous ne finançons pas notre propre retraite… et même les fonds de pensions l’ont compris. Mais il y a une différence entre le fonctionnement du système et le mythe auto-entretenu par les défenseurs dudit système. En effet, les fonds de pensions n’arrivent pas à rétribuer les épargnants retraités et ont demandé une hausse de la durée de travail en Angleterre. Pourquoi ? Le système est quasiment identique, mais il passe par le marché et le privé. Il est fondé sur l’épargne individuelle qui est placée sur un fond qui tire ses revenus sur les marchés (d’où une forme de ponction sur les entreprises réelles et dépendance aux marchés). Ainsi, au lieu d’avoir un droit social, vous obtenez un droit économique. Car, il ne faut pas croire que votre argent épargné reste bien au chaud sur un compte boursier. Dès que le fond de pension récupère l’épargne, il le place sur des marchés. Donc il achète des produits… vendus par des fonds qui doivent financer les retraités du moment. Le fond créditeur achète des produits du fond débiteur. On comprend vite le problème, s’il y a plus de fond débiteur que créditeur… les cours diminuent donc il n’y a plus rien pour payer les retraites ! De plus, on imagine ce qu’il se passe si l’activité est ralentie, s’il y a du chômage donc moins de souscripteurs… les retraités américains ont senti la crise des subprimes. Ainsi, l’ « argent » n’est pas récupéré, mais il est ponctionné sur la richesse produite par le travailleur actif. La répartition est donc différente, les inégalités renforcées, en effet, comment les travailleurs les plus pauvres peuvent dégager de l’épargne ? Il n’y a aucune forme de solidarités.

On ne finance donc jamais sa propre retraite, tout est question de partage et de répartition des richesses. Les modes de gestion diffèrent, l’un est privatisé, fondé sur la responsabilité individuelle, l’autre est socialisé, fondé sur la solidarité et le partage des richesses produites par le salariat. Il permet donc par mutualisation des cotisations de conserver au profit du salariat une part des richesses produite. C’est l’expression du salaire indirect… baisser les cotisations, c’est baisser les salaires[iv].


[i] On reverra à Castel, Polanyi. Petite bibliographie lors du troisième volet.

[ii] Voir Léon Bourgeois

[iii] Voir la saga des échanges non marchands n°3 de ce blog.

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7 réflexions au sujet de « Les retraites dans la tourmente (1/3) »

    […] – cotisations sociales – solidarité – protection sociale (on pourra voir ici, ici ou là des articles consacrés à la protection sociale). Ce système va entrer en crise lors de la […]

    […] – une suppression totale des cotisations patronales à l’URSAFF au 1er janvier 2015 C’est fait… qui va financer la Protection sociale ? Le choix est clair, les assureurs se frottent les mains, le partage de la valeur ajoutée au profit des entreprises va encore s’améliorer… belle justice sociale ! Voir ici ou ici […]

    […] par capitalisation je suppose, tu en connais les errements et limites, j’en ai parlé ici à quatre reprises tu sais très bien que l’investissement est antérieur à l’épargne, l’épargne […]

    […] social, qui a permis à la France de ne pas trop mal s’en sortir, une institution qui fait le pays et qui fonde notre modèle. Vous êtes démasqué, vous le médecin, les vieux réflexes […]

    […] et de son retournement, nous vous renvoyons à deux articles, celui de Louison[2] et le notre[3]. Pourquoi en tel retournement, la question est […]

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