La dette, la crise et le capitalisme… (1/4)

Publié le Mis à jour le

Voici un cycle de quatre petits articles consacrés à la dette, le premier concerne un petit retour historique sur ce phénomène, puis nous verrons les conséquences des mutations des modèles économiques à l’origine de la crise du système libéral, le troisième volet concernera précisément la situation actuelle et les origines de la dette, le dernier portera sur les alternatives.

La sortie de l’ouvrage de David Graeber, dette 5000 ans d’histoire, remet au goût du jour les études historiques et anthropologiques. Plus tard, un compte rendu de l’ouvrage sera réalisé… Ici, quelques pistes de réflexions.

Société(s) et dette(s)

 La question de la dette n’est pas réductible au capitalisme ou à l’économie marchande. Il semblerait, et cela est un consensus en sciences sociales, que la dette traverse l’ensemble des sociétés qu’elles soient primitives ou non.

1. La dette, dénominateur commun des sociétés

Les travaux anthropologiques et historiques l’ont démontré, les sociétés sont fondées sur la dette. Or, cette dette ne prend bien sûr pas nécessairement la forme monétaire[1]. La première forme de dette se retrouve dans le don… qui nécessité un contre-don. Marcel Mauss, pour ne prendre que lui note que le don nécessite une triple obligation, où la notion de dette n’est jamais très loin. Le don répond à une obligation de réciprocité, il fonde l’idée d’une obligation de donner, de recevoir et de rendre. Le don est social, mais des trois obligations, la plus importante est l’obligation de rendre, qui permet à la société de poursuivre le cycle du don. On voit bien que la notion de dette se trouve en filigrane derrière cette obligation. Lévy-strauss avance l’idée de réciprocité du don et qui fonde en définitive l’ensemble des échanges.

En Europe, les sociétés pré-capitalises sont fondées sur une logique de don agnostique et charitable puis d’endettement informel et non marchand. C’est l’apparition du marchand qui viendra déstabiliser l’ordre ancien. La société précapitaliste est structurée par des relations de crédit, et donc d’endettement, qui consacrent une autre forme de l’aide aux plus démunis. Ces relations d’endettement sont multiples et variées[2], d’abord en milieu rural avec l’existence du prêt à court terme pour survivre entre deux récoltes, des prêts pour payer les impôts, ou des prêts de cycle de vie lors des mariages par exemple ; et, en milieu urbain, où l’origine de l’endettement est double, il sert à payer le loyer et les dépenses alimentaires. Des réseaux sociaux se créent, ils sont fondés sur des relations de dette. Dans la société d’Ancien Régime, le noble, par contrainte sociale et culturelle, se doit d’aider les personnes en difficulté dans son fief. Ces crédits sont peu remboursés et se transmettent de génération en génération, le noble n’exerçant pas de pression particulière pour récupérer son avance [voir L. Fontaine]. Ce type de crédit généralisé tisse un lien social et participe à la cohésion de la société, en créant des droits et des devoirs entre les individus. Laurence Fontaine estime que le crédit doit être vu comme une obligation culturelle ou sociale, il est encadré par des normes morales fortes et il s’intègre dans une logique « non marchande ». Ces formes de crédit sont l’expression d’un don, tant le remboursement n’est pas la finalité. Or, cette structuration de la société va entrer en contradiction avec la montée en puissance des marchands. Il faut bien appréhender les logiques sociales nouvelles qui apparaissent au tournant du XVe siècle. La place de l’argent se modifie et doit être comprise sous un aspect social. L’argent n’est pas qu’un simple intermédiaire des échanges, il structure socialement la société. Des relations de crédit façonnent la société et créent des liens sociaux forts entre les communautés et les agents économiques, où différents cercles se croisent. Or, ces liens sociaux fondés sur une logique de prêt ne sont pas sans conséquences sociales lorsqu’un processus de surendettement apparaît. Soulignons deux conséquences opposées : soit le créancier répond aux exigences sociales et culturelles de son rôle, ce qui est le cas de la noblesse, soit au contraire il refuse ce rôle et dans ce cas l’endettement entraîne forcément l’appauvrissement. C’est ici que l’impact social de l’usure prend tout son sens, des marchands n’hésitant pas à profiter de cette situation en offrant des prêts à des taux élevés. Ainsi, il existe dans l’Europe des XVIIe-XVIIIe siècles un double système de valeur qui pousse à considérer le crédit soit comme élément de protection, soit au contraire comme un élément déstructurant. La bourgeoisie a une conception différente des relations qui l’unissent avec autrui. Si l’ouvrier accepte librement de travailler pour elle, alors elle ne lui doit rien et elle n’a aucune obligation ou responsabilité sur son sort, l’ouvrier ou le travailleur n’est pas un Sujet qui a besoin de protection, mais un acteur économique qui passe un contrat. D’un point de vue social, un courant de pensée va même s’opposer à l’aumône en estimant que les prêts sont plus moraux et efficaces que le don.

La notion de dette est ambivalente, elle se comprend dans une logique sociale pure (le don), mais elle prend aussi une forme différente lorsque la monnaie en devient l’intermédiaire et l’outil d’annulation. Car la monnaie est dette et inversement. Dans ce cas, deux postures qui cohabitent sont présentes dans les structures économiques actuelles. Ces postures découlent de l’usage même de l’argent. Cet usage peut être non marchand[3] ou au contraire marchand. C’est ce derniers cas qui nous intéresse car il s’intègre dans une logique utilitariste et économique. Un retournement s’opère avec l’imposition du modèle économique et capitaliste.

2. Dette et capitalisme

La domination de la sphère économique sur la sphère sociale détourne les valeurs traditionnelles. En économie monétaire la dette prend un autre nom. Elle devient un enjeu politique. Elle peut être un facteur déstabilisant quand des intérêts différents se font face. L’économie libérale est farouchement opposée à toute forme d’endettement… public. Pour deux raisons, d’abord parce qu’une intervention de l’Etat dans les affaires économiques déstabilisent l’autorégulation des marchés. Dans cette vision le stock d’épargne finance l’investissement, si l’Etat intervient, une part de l’épargne lui reviendra au dépend du secteur privé, c’est l’effet d’éviction. Et comme le secteur privé est le seul secteur efficient, toute intervention de l’Etat et son endettement est négatif. Ensuite, d’après le théorème de Barro, il y aurait, sous certaines conditions, équivalence entre l’augmentation de la dette publique aujourd’hui et l’augmentation des impôts requise demain pour le remboursement de cette dette et le paiement des intérêts. Si les agents économiques se comportent de manière rationnelle, une politique de relance (financée par la dette publique) ne les poussera pas à consommer, mais plutôt à épargner, en prévision de hausses d’impôts futures. Ainsi chacun son rôle. Or, Keynes, sans pour autant être partisan d’un endettement généralisé, démontre qu’en économie monétaire de production (capitalisme) le rôle de la monnaie est importante et que c’est l’investissement qui crée l’épargne. Ce retournement de conception n’est pas neutre, car chez Keynes pas d’autorégulation des marchés et d’équilibre général. L’économie peut être en crise, et les dépenses de l’Etat permettent (par le multiplicateur d’investissement) de sortir l’économie d’une situation de crise. Haavelmo montrera qu’un financement des politiques de relance par une hausse de la fiscalité est tout aussi efficace qu’un endettement équivalent ! Et toute la problématique et les enjeux se trouvent ici : la fiscalité. Les mutations économiques des 30 dernières années ont mis en avant un (pseudo) problème fiscal, qui reste un mythe. Ainsi, la baisse des impôts depuis les années 1980 a créé de l’endettement et rien d’autre pour un résultat macroéconomique… pour le moins peu visible.

La seconde partie du cycle sur la dette reviendra sur les évolutions socio-économiques qui sont à l’origine du plus grand hold-up de l’histoire économique : la baisse des impôts pour les plus riches, qui leur permet de dégager un revenu et une épargne supplémentaire… qu’ils prêtent à l’Etat à 3% ! Baisse des impôts et endettement comme stratégie de libéralisation et d’accroissement des inégalités.


[2] On peut renvoyer aux travaux de Laurence Fontaine dont l’économie morale, Gallimard, Paris.

[3] Voir la saga des échanges non marchands sur ce blog. C’est le cas des finances sociales par exemple.

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5 réflexions au sujet de « La dette, la crise et le capitalisme… (1/4) »

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