Je persiste… sur le revenu inconditionnel

Publié le Mis à jour le

Mon cher Thibault,

Nous n’allons pas nous encombrer de formules de politesse inutile, nous nous connaissons depuis un certain temps, le hasard fait que nous avons eu la même formation dans la même université, et nous avons eu l’occasion d’échanger sur l’économie un paquet de fois.

C’est avec plaisir que je me lance dans ce débat avec toi. Tu as donc répondu à un de mes articles consacré au revenu inconditionnel, j’ai beaucoup échangé sur ce blog car mon article a été commenté suite à une référence sur le site revenudebase.info. Je ne pensais pas que ma modeste contribution soit à ce point commentée…

Je me dois de répliquer à tes objections, entre économistes hétérodoxes nous allons pouvoir discuter sereinement.

Permets moi avant tout de te prévenir, tu ne m’as pas fait changer d’avis. Je vais reprendre à mon tour tes objections. Malheureusement, tu n’apportes pas de réponses à mon objection principale à savoir son financement totalement dépendant à la sphère marchande que le revenu de base souhaite limiter.

En effet, et je regrette que tu n’aies pas vu que je raisonnais en dynamique :

La force du revenu de base  vient de ce qu’il permet aux gens de retrouver du temps et des marges de manœuvre pour s’instruire, s’occuper d’eux-mêmes, voir leurs proches à un rythme moins dicté par les divers impératifs actuels. De ce fait, on peut considérer qu’à moyen terme, le revenu de base améliorera la qualité du capital humain, et donc permettra un accroissement de la qualité de la production, plus que de sa quantité, ce qui permettra de trouver à posteriori le financement.

Contrairement à la baisse du temps de travail, le revenu de base ne permet qu’à la marge de dégager du temps libre car il est dépendant donc bon vouloir… du patronat avant tout. Objectivement et honnêtement, à hauteur de 400 euros, qui peut limiter véritablement son offre de travail pour vivre ? Prenons les personnes rémunérées sous le revenu médian, soit 1400 euros (et des brouettes). De deux choses l’une, (1) la personne décide de limiter son offre de travail, mais trouvera-t-elle une entreprise qui accepte de l’embaucher à temps partiel ? Pas si sûr, avec les gains de productivité, l’entreprise peut user des insiders, et quand on voit leur réticence à la baisse du temps de travail, on conçoit mal leur volonté d’aménager leur service. Ainsi, croire que le revenu de base permet de libérer du temps, c’est croire que les entreprises joueront le jeu… (2) devant l’impossibilité d’adapter son offre de travail puisqu’on est pas libre, c’est ça le salariat (la subordination du salarié au patron) il reste deux alternatives, ne pas être employé, mais à 400 euros c’est compliqué de vivre correctement, soit conserver son emploi et le voir être rémunéré de 400 euros de plus. Ce qui est bien c’est vrai, je ne dis rien d’autre, mais l’entreprise pourra simplement limiter toutes hausses futures de la rémunération. Ainsi, et c’est en cela que les libéraux sont pour, le revenu de base est un outil de contrainte du salariat puisqu’il permet de libéraliser le marché du travail et de limiter les salaires, sans pour autant permettre une baisse de l’offre de travail puisque ce côté est dicté par le choix des employeurs. La question de la contradiction du financement est toujours d’actualité. La fin de la citation le prouve, puisque tu penses que l’on produira mieux pour le financer, mais qui financera ? La production capitaliste où justement les rapports sociaux d’exploitation sont présents. Car si effectivement en dynamique comme tu dis, une grande partie des personnes dégagent du temps hors de l’emploi classique, que vont-ils faire ? Ils vont mener au mieux des activités non marchandes (qui doivent être validées par la société quoiqu’il arrive) donc qui ne dégagent pas de revenus monétaires qui puissent financer le revenu, et tu le dis fort bien lorsque tu parles de problème de fiscalité. Ou bien ce temps dégagé est utilisé pour monter une activité marchande classique, ce n’est ni plus ni moins l’auto entrepreneuriat avec toutes les dérives qu’on lui connaît, et je ne vois pas bien l’intérêt. En effet, tu passeras donc d’une précarité et insécurité salariale à la même chose car tu seras dépendant de la demande et des débouchés. Mais pour toutes ces questions, mon précédent post suffit. Bref, l’histoire économique montre une dynamique certaine qui est la baisse du temps de travail contraint, qui est la meilleure alternative possible car véritablement efficace. On sait que les 35h ont créé près de 350 000 emplois net [INSEE]. Alors oui, la loi a été très mal ficelée, mal préparée, mais l’efficacité est certaine. Il convient d’en réfléchir à l’application. Moi, je milite pour la semaine à 30h pour commencer… et sans baisse de salaire ! Et oui, de combien ont été les dividendes versés ? 35 milliards ?

Pourtant, la déthésaurisation, et plus généralement la désépargne, qui sont des prélèvements sur stock, sont des phénomènes tout à fait réalistes : c’est la manière dont les retraites fonctionnent dans la plupart des pays, la France étant une exception de ce point de vue. Cela est possible tant que le prélèvement sur un stock alimente d’autres stocks, sur lesquels auront lieu les prélèvements ultérieurs. En l’occurrence, financer un revenu de base de la sorte dynamiserait l’économie en réinjectant des capitaux oisifs dans le circuit économique.

Alors cette position est séduisante… mais inefficace. Tu fais l’erreur, et je suis surpris de cela, de confondre épargne et thésaurisation. Deux éléments différents. Tu parles des systèmes de retraites par capitalisation je suppose, tu en connais les errements et limites, j’en ai parlé ici à quatre reprises tu sais très bien que l’investissement est antérieur à l’épargne, l’épargne oisive est donc une ponction sur la production et le travail. Donc, taxer ce stock est intéressant mais il dépend du système capitaliste et productif actuel. On est donc dans un autre combat qui est le partage de la valeur ajouté. La question fondamentale reste la répartition de la richesse monétaire créée et donc l’origine des salaires. Car le revenu de base a aussi pour objectif de répondre à des salaires faibles et la précarité des conditions du salariat, mais il n’agit pas sur la répartition de la valeur. Et puis, si l’instauration du revenu de base permet de réorienter le système productif vers une production non marchande, comment feras-tu pour le financer ? Puisque la sphère marchande se réduira et potentiellement le stock d’épargne oisive aura fondu ! Et oui, à se servir sur un stock, celui-ci fond comme la banquise. Donc, je maintiens l’idée que le revenu de base soutient le système de répartition de la richesse, et devient une béquille du système capitaliste d’exploitation du travail.

Or, il me semble que dans le contexte actuel, caractérisé à la fois par une importante misère sociale et un délitement des espérances, chercher à supprimer le capitalisme rapidement serait une perte de temps effarante, pour une issue bien incertaine : qui dit que l’on déboucherait sur un meilleur système ? La Révolution Française a bien amené Napoléon Bonaparte à peine une décennie plus tard, soit le plus belliqueux et le plus expansionniste de nos dirigeants historiques

Je soupçonne sur ce passage quelques raccourcis, tu n’es pas sans savoir que la Révolution française est une révolution bourgeoise qui impose en France le capitalisme grâce au décret d’Allarde et la loi Le Chapelier… mais la question n’est pas là… ton dernier paragraphe est plus intéressant.

Je remarque avec plaisir ta conclusion, nous avons les mêmes aspirations, moins la volonté de conserver le mode de production capitaliste, mais tu fais une erreur conceptuelle :

Loin d’entériner la non-productivité d’une partie de la population, le revenu universel est au contraire l’affirmation du fait que tous les individus contribuent à la création de richesse économique et sociale.

Le problème de financement revient avec insistance. Et là, je ne vais pas reprendre mon premier article mais il me semblait avoir été clair. Je pense sincèrement qu’il existe un mythe bien ancré qui estime que nous serions des auto-entrepreneurs capables de produire des biens et services. Or, rien n’en est moins sûr. Si le revenu de base crée une grande sphère du non marchand je dis banco, mais après qui finance le revenu de base ? Il dépendra des secteurs qui créent des richesses monétaires, dont le secteur marchand qui a été validé par le marché. Donc, tes arguments sur le financement ne remettent pas en cause les miens, car le revenu de base est nécessairement dépendant de la sphère capitaliste, et tu le conçois volontiers lorsque tu parles de capitalisme 2.0, mais comment orienter un système qui porte en lui même les contradictions sociales que tu combats ? Comment la sphère non marchande peut être une base de financement monétaire, hormis par l’impôt bien sûr qui valide socialement la sphère non marchande… mais lorsque celle-ci est organisée par l’Etat. J’ai rédigé sur ce blog un cycle consacré à cela.

Bref, au bout du compte nous sommes d’accord sur un point, l’organisation socio-économique actuelle n’est pas viable, ni pour l’environnement, ni pour les humains. Tu conçois comme moi la nécessité de repenser la richesse collective et l’orientation sociale de notre société. En ce qui me concerne, j’opte pour une stratégie ambitieuse qui allie la baisse maximum du temps de travail social contraint pour limiter les productions inutiles, les techniques de production actuelle et la productivité le permettent, et une autre répartition des richesses fondée sur la réappropriation du surplus économique pour une véritable redistribution des richesses. Ainsi, une protection sociale élargie, une relocalisation des productions, l’association et la coopération au centre des modes de production, une socialisation des secteurs stratégiques et de la finance. Tous ces éléments sont possibles par un retournement des rapports de force, et permettent de circonscrire véritablement la sphère de production marchande inutile et aux conséquences environnementales néfastes. Certains dans les discussions voient ici un côté dictatorial, façon très simple de couper court au débat à mon sens, les combats syndicaux et sociaux de résistance ont permis à plusieurs reprises d’aller dans ce sens de l’histoire, la baisse du temps de travail et la réappropriation de notre avenir est une marche historique des femmes et des hommes, c’est un combat politique comme celui remporté par les libéraux dans les années 80 et qui ont imposé leur modèle de développement. Il s’agit ici par le débat d’idée, par les luttes sociales, par l’éducation populaire d’apporter les éléments et les pistes pour un autre monde, et d’affirmer le « penser global, agir local« . Mais pour cela, il est nécessaire de bien comprendre les enjeux, ensuite le corps social fera son choix… L’option revenu de base me semble n’être qu’une béquille au système actuel et les contradictions fondamentales de son financement ne permettent pas d’anticiper une autre société. La répartition des richesses passent par un transfert majeur du capital vers le travail et une amélioration des conditions de vie.

J’espère que tu trouveras dans ces arguments des éléments, non pas pour revoir ton point de vue, mais de quoi nourrir une réflexion globale et plurielle pour prolonger le débat.

J’espère avoir l’occasion de te revoir pour en discuter de vive voix, l’intermédiaire numérique n’est pas le plus approprié.

Amitiés…

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2 réflexions au sujet de « Je persiste… sur le revenu inconditionnel »

    […] première option du moins en fonction des positions des partisans qui peuvent varier (ici, là et ici des éléments du débat). On retrouvera ici un texte d’André Gorz qui explique son […]

    […] à des remarques et objections formelles et informelles, les modifications sont en italique – une second article est disponible, il répond à celui de Thibaut Laurentjoye […]

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