Pacte de régression et victoire du patronat

Publié le Mis à jour le

Le document de relevé de conclusions des réunions paritaires qui entérine le pacte de responsabilité va être signé par les partenaires sociaux MEDEF, CFDT et autres organisations minoritaires. Ce document marque la victoire du patronat est la faillite intellectuelle de la gauche gestionnaire qui a renoncé à toute transformation sociale et accepte les plus grandes régressions possibles…

Il convient de décrypter ce document et d’en voir les aberrations. Sur la philosophie du truc (on ne peut que l’appeler comme ça) je renvoie à un article de ce blog ici, qui remet en cause l’idée de la politique de l’offre. On peut aussi renvoyer à une analyse des atterrés et de Filoche.

Le document page 1 commence fort :

la compétitivité des entreprises françaises est à la baisse depuis plusieurs années, ce que révèlent leurs taux de marge actuels qui sont à la fois les plus faibles d’Europe et les plus bas depuis 1985. Ce déficit de compétitivité grève les capacités d’investissement des entreprises, ce qui pénalise à leur tour la croissance et la création d’emplois. Sans rétablissement de la compétitivité des entreprises, il ne peut y avoir de baisse durable du
chômage.

Sur ce premier point, effectivement, le taux de marge en France a diminué, le graphique ci-dessous le montre bien, une perte de 4 points entre 2008 et 2013 pour les sociétés non financières dans leur ensemble (fortement liée à la crise…), la baisse est ancienne en ce qui concerne essentiellement l’industrie. Deux éléments de la citation sont à discuter : l’origine de la baisse du taux de marge et la question des capacités d’investissement.

Nouveau Présentation Microsoft Office PowerPoint

En comptabilité nationale, la valeur ajoutée est la différence entre la production (évaluée au prix de base, soit le produit des ventes, c’est-à-dire prix facturé moins taxe sur les produits plus subventions) et le montant des consommations intermédiaires (VA=P-CI). Ensuite il est possible de calculer l’excédent brut d’exploitation (EBE) qui est la différence entre la valeur ajoutée et la rémunération du travail et l’impôt (EBE=VA-salaire-impôts sur la production), le taux de marge est donc la part de l’EBE dans la valeur ajouté. Pourquoi ce retour au source de la comptabilité nationale ? Juste pour comprendre les déterminants du taux de marge. Ce dernier qui correspond peu ou prou au profit, et qui soit distribué, soit réinvesti.

Ainsi, le taux de marge va dépendre grosso modo : du prix de base (importance des prix relatifs), des salaires (la productivité entre en jeu) et des impôts.

1. La question du prix de la valeur ajoutée :

Cet élément est important comme l’explique Husson, « les entreprises d’un secteur paient des salaires indexés sur le prix à la consommation mais leur revenu dépend de leur prix de vente qui n’évolue pas forcément comme la moyenne des prix. En l’occurrence le prix de la valeur ajoutée baisse dans l’industrie […] On constate alors que la baisse du taux de marge dans l’industrie renvoie à une évolution défavorable des prix relatifs« . Depuis les années 1990 et dans l’industrie, les prix relatif diminue mais cela a peu d’incidence sur les marges des entreprises industrielles car le taux de change euro(ecu)/dollars est favorable permettant de jouer sur les quantités vendues à l’étrangers. A partir de 2000, une inversion de change fait que les prix des exportations françaises se ré-enchérissent mécaniquement. Comme la France est dépendante de la compétitivité-prix, elle décroche, contrairement à l’Allemagne qui bénéficie d’une compétitivité hors-prix importante et surtout de l’absence de régulation par le change. En effet, le système de change fixe imposé par la monnaie unique permet à l’Allemagne de bénéficier de son avantage compétitif, obtenu par une politique non coopérative et un dumping social, sans pour autant que sa monnaie s’apprécie, ce qui est un biais qui nécessiterait un ajustement intra-européen. Un pays qui a un excédent de sa balance des paiements voit sa monnaie s’apprécier automatiquement, comme plus de 3/4 du commerce allemand est intra-européen on  comprend l’avantage absolu de l’industrie allemande. De plus, ici on observe aussi les mauvais choix de stratégie industrielle du patronat. Le graphique suivant montre l’impact des prix relatifs dans la baisse des marges dans l’industrie :

Nouveau Présentation Microsoft Office PowerPoint

Sans cet effet prix à l’avantage des pays « faiseurs de prix » comme l’Allemagne, Husson montre une évolution différente. On observe que le salaire n’est pas la cause, mais bien le problème de change et de prix relatif. L’insertion de la France dans la compétition internationale n’est pas bonne, les choix stratégiques des industriels en sont la cause. L’industrie française subit les évolutions de prix internationaux et n’est pas suffisamment performante dans la compétitivité hors-coût qui est fondamentale !

En ce qui concerne les salaires, ils évoluent dans une moindre mesure que la productivité, ainsi, le salaire augmente moins vite que la valeur de la production réalisée par la salarié. Par exemple, si un travailleur produit 5 euros de plus par heure mais que son salaire augmente de 2 euros/heure, il n’y a pas de problème pour l’entreprise. En situation de crise, comme les salaires sont rigides à la baisse, il peut y avoir des difficultés, comme nous l’avons observé entre 2008 et 2010, quand la productivité s’ajuste à la baisse. Cette situation reste (parfois) temporaire, mais fut salvateur pour les travailleurs français car ils n’ont pas subi ce choc en plus, ce qui permet de maintenir un niveau de consommation qui joue sur les débouchés. Imaginez une baisse des salaires dans cette période de 4 points ? En 2012, le coût horaire du travail en France est environ de 35 euros, la productivité horaire est de 45,4 euros [Eurostat] :

Nouveau Présentation Microsoft Office PowerPoint

2. La question de l’investissement

Et oui, dans le passage du document, et dans les médias, on nous explique que les marges sont trop faibles pour que les entreprises investissent et donc créent de l’emploi… là aussi décolonisons l’imaginaire, d’abord, je vous conseille le contre rapport ATTAC/fondation Copernic, ensuite en repartant des travaux de Husson, voilà ce qu’on peut dire à partir des deux graphiques suivants :

Nouveau Présentation Microsoft Office PowerPoint

Le premier graphique montre l’évolution des dividendes nets versés en pourcentage de l’EBE, on observe une hausse constante et forte, plus de 30% en 2012 ! Soit 30% du profit qui ne sera pas investi ! En 2013, les observateurs avertis ont noté une forte baisse des bénéfices des entreprises du CAC40 mais… une hausse de la distribution des dividendes !

L’investissement n’a pas la même évolution… il suit le taux  de profit après dividende. Ainsi, la ponction réalisée par la finance est la principale explication de la faiblesse de l’investissement. On observe une évolution faible de la masse salariale, qui agit sur la demande au même titre que la dépense publique. Ainsi, les débouchés sont faibles, et les carnets de commande ne suivent pas… n’est-ce pas M. Jean-François Roubaud le président de la CGPME, lui qui explique dans les Echos que pour créer des emplois « encore faut-il que les carnets de commandes se remplissent ».

Les entreprises ont trois sources de financement de leur investissement, l’autofinancement qui découle de leur épargne brut, le crédit et les marchés financiers. Voici l’évolution de ces sources de financement. On s’aperçoit que la part des actions est extrêmement faible, pourtant leur rémunération est fortement marquée à la hausse… au lieu de parler de coût du travail, ne faudrait-il pas parler de coût du capital ? A priori, ce n’est pas le problème du patronat, ce qui est compréhensible, mais il semblerait que ce ne soit pas le problème des syndicats gestionnaires et complices.

Nouveau Présentation Microsoft Office PowerPoint

3. Coût du travail et fiscalité

Ce rétablissement repose sur un pacte gagnant-gagnant : pour les entreprises, une trajectoire claire de baisse des prélèvements et une simplification de l’environnement administratif et réglementaire permettant de redresser les marges et de dégager des capacités d’investissement ; pour les salariés et les demandeurs d’emploi, un engagement sur des objectifs et des ambitions en termes d’emploi, de qualité de l’emploi, de dialogue
social et d’investissement. […] Même si la compétitivité repose à la fois sur des facteurs coût et hors coût, le niveau des prélèvements sociaux et fiscaux est un des facteurs importants de la création d’emploi. « 

Nous y voilà, les entreprises sont victimes de la fiscalité et du coût du travail ! Alors pour les signataires du papier, il y a bien un problème de compétitivité hors-coût mais on balaie cela, circulez il n’y a rien à voir, le problème c’est le coût du travail. On a vu dans le 1 que ce n’était pas vrai…

Mais qu’en est-il vraiment ? Le graphique suivant est sans équivoque, les cotisations sociales (surtout patronales) ont fondu mais pour quel résultat ? L’investissement sûrement pas… la baisse des cotisations sociales a permis un vaste transfert de richesse du travail vers le capital.

Nouveau Présentation Microsoft Office PowerPoint

Je continue avec la présentation graphique, le suivant montre une corrélation entre baisse des cotisations sociales et hausse des dividendes nets, quand l’investissement stagne ! Ce qui est logique, les déterminants sont multiples mais globalement l’investissement dépend de la demande effective, elle-même fondée sur des anticipations positives. La réduction des dépenses publiques limite et contracte la demande et les débouchés. Mais plus fondamentalement, le système financier (système purement fictif) s’approprie et capte le surplus du travail et limite les capacités d’investissement. Baisser les cotisations sociales, c’est garantir une rente au capital, sans résultat significatif.

Nouveau Présentation Microsoft Office PowerPoint

4. Vers la fiscalisation de la protection sociale et une nouvelle étape dans la marchandisation du travail

Mais ce document nous apprend encore beaucoup de chose, la futur hausse de la CSG ou de la TVA…

De plus, les parties signataires rappellent leur soutien à la politique familiale de notre pays qui permet à la France de bénéficier de la démographie la plus dynamique d’Europe. A ce titre, quelle que soit l’évolution du mode de financement de la branche famille de la sécurité sociale, elles font part de leur profond attachement à sa gestion paritaire et à la préservation d’un haut niveau de soutien aux familles qui nécessite de déterminer les moyens appropriés.

Tout est dit, le gouvernement baisse de 35 milliards les cotisations familiales mais il convient de ne pas toucher au système d’allocations familiales. Donc, il faudra bien trouver des ressources ailleurs.

Et pour finir, une nouvelle réforme du marché de travail doit voir le jour :

Sur la base du diagnostic posé, des discussions pourront être ouvertes au second semestre 2014 afin de franchir une nouvelle étape dans l’amélioration du marché du travail pour développer l’emploi, la sécurisation des parcours professionnels et la qualité de l’emploi.

La boucle est bouclée : baisse des cotisations sociales qui agit sur la répartition de la valeur ajoutée à l’avantage du capital, flexibilisation du marché du travail, accroissement de la financiarisation des modes de gestions des entreprises, l’ajustement structurel continue. Le gouvernement, aidé de la commission européenne qui a mis sous contrôle la situation de la France, peut imposer une grande régression sociale. Le comportement irresponsable des syndicats qui signent cet accord, l’incompétence d’une partie du patronat et les comportements de la finance prédatrice nous mènent dans le mur.

En ce qui concerne le coût du travail et les conditions de travail, on peut renvoyer à cet article qui étudiait le stress du patron. De plus, les statistiques de l’INSEE montre que l’évolution de la productivité est supérieur à celle des salaires, ce qui en définitive n’agit pas sur la baisse des taux de marge en longue période. Ce que nous avons vu au début de l’article.

5. Conclusion

On peut reprendre la conclusion de Husson, « la baisse du coût salarial, présentée par le patronat comme la voie royale permettant d’améliorer les performances de l’industrie française n’est pas une réponse adaptée. Elle exprime en effet une préférence pour le travail moins qualifié, contradictoire avec une amélioration de la compétitivité structurelle. Mieux vaudrait réduire la voilure du côté de la distribution des dividendes et chercher les moyens d’une meilleure spécialisation. A l’inverse de la perception du patronat français, il faudrait s’attaquer aux vraies raisons de la faiblesse relative de l’industrie française : « effort insuffisant d’innovation, cannibalisation des PME par les grands groupes, politiques déficientes de formation de la main-d’oeuvre, spécialisation inadaptée au marché mondial, désintérêt des grands groupes exportateurs pour le marché intérieur, forte sensibilité des exportations françaises au taux de change de l’euro en raison d’une montée en gamme insuffisante, ‘coût du capital’ excessif« 

6. Pour aller plus loin :

Ne pas hésiter de fouiller le site de Michel Husson

Celui d’ATTAC

Ou bien celui de Jean-Marie Harribey

Et celui des atterrés

Pour les questions de droits du travail, Filoche bien sûr

Publicités

6 réflexions au sujet de « Pacte de régression et victoire du patronat »

    A bas les chômeurs… « Les chroniques de ma tante a dit:
    28 avril 2014 à 10 h 01 min

    […] de comprendre certaines logiques, ce n’est pas le cas. Nous avons à plusieurs reprises ici, ici, ici ou là, montré la bêtise du pacte de responsabilité et de la politique de […]

    […] (i)  Le grand apport, ou un des grands apports, de Keynes et de toute l’économie hétérodoxe est fondé sur la déconstruction de l’autorégulation des marchés. La crise de 1929 a apporté les premiers éléments factuels, l’instabilité chronique des marchés financiers aussi. Dans la pensée libérale, l’homme est résumé aux comportements mécaniques et calculateurs recherchant son propre intérêt égoïste. Or, Keynes a montré le rôle des émotions, du mimétisme, de la confiance, des comportements animaux (donc non rationnels)… Ainsi, dire mener une politique de l’offre est une aberration intellectuelle (ici  ou ici) ! […]

    […] – un allègement du coût du travail à 30 milliards d’ici 2016, Quand l’incompétence et le mépris de classe s’arrêtera, il n’y a pas de problème de coût du travail en France ! voir ici ou ici […]

    […] les résultats, ils ont tous faux, nous l’avons expliqué ici même à de multiples reprises (ici, ici, là ou là), Husson et Gadrey aussi, et tellement d’autres… La question du manque […]

    […] Les détenteurs du capital attendent des rentabilités à deux chiffres, la logique financière dépasse la logique industrielle et sociale. La conclusion politique n’est pas un retour au protectionnisme ou au patriotisme économique, mais plutôt à l’impact sociale de la mondialisation et de la division internationale du travail. Il conviendrait probablement dans une logique de protection de l’environnement de réfléchir à une relocalisation des productions, mais cela passe par un compromis politique et sociale entre les pays du nord et les pays du sud, par une coopération économique et non une concurrence, à un droit international du travail. Mais que le consommateur du nord ne s’inquiète pas, les prix des biens vendus n’en seront pas impactés au contraire des profits (on a vu que ces derniers en France servaient peu à l’investissement, mais surtout à la rémunér…). […]

    […] ← Pacte de régression et victoire du patronat […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s