Lettre ouverte à Mme Concurrence…

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Chère Mme concurrence,

Il paraît que vous faîtes baisser les prix… Il paraît, oui, car à y regarder de plus près, on peut se poser des questions. Comme le dit si bien Léon Lederman, prix nobel de physique en 1988, « on peut observer beaucoup, simplement en regardant…« , et bien moi je vais regarder un peu ce qui se passe autour de nous.

Et, je me demande si on n’est pas en plein mythe, et un mythe qui a quand même la vie dur, aidé par l’idée simpliste que plus on est d’offreur, plus les prix baissent pour qu’il existe un équilibre sur le marché entre offre et demande. Déjà, on part d’un postulat d’équilibre des marchés, je pourrais m’arrêter là tout de suite.

Mais, si j’observe tout bêtement les faits, je m’aperçois que nous avions (et avons) le prix de l’électricité le plus faible du monde ou des prix des transports en commun plus que compétitifs. Certains économistes orthodoxes ou idéologues vous diront que c’est normal, ces secteurs sont particuliers et représentent ce qu’on pourrait appeler des monopoles naturels à cause des problèmes de coûts liés au réseau. D’autres vous diront que ce niveau de prix est faible à cause des subventions et que l’on ne paie pas le vrai coût. Soit… mais si c’est un choix validé socialement et accepté par la nation, alors rien de plus normal. Donc, jusqu’à preuve du contraire, ces secteurs sont nationalisés ou publics par choix de société ou par la force de l’histoire, alors pourquoi les privatiser si nous n’avons pas à nous plaindre de coûts excessifs ? Surtout que l’histoire économique montre que la nationalisation des chemins de fer est liée à l’impossibilité structurelle du secteur privé d’organiser et gérer les infrastructures ferroviaires, on voit ce qui se passe en Angleterre. Et on remarquera que depuis que des processus de privatisation sont en cours les prix augmentent…

 1. Si le patron existe, c’est pour faire des profits…

Pourquoi privatiser ces secteurs si on sait pertinemment que l’avantage pour le consommateur est nul ? Tout simplement parce que la concurrence ne réduit pas les prix, mais permet de marchandiser des secteurs et donc potentiellement une source de profits pour ceux qui savent y faire. C’est là que le bas blesse… Non la concurrence ne baisse pas les prix, au contraire des progrès techniques et organisationnels. Moi, je regarde le prix de mes chaussures, je m’aperçois qu’il augmente depuis 1972, la veille de la crise économique et du phénomène de délocalisation et de celui de la diversification des produits et donc l’entrée de nouveaux concurrents [cf graphique suivant]… idem pour les vêtements. La concurrence internationale, des territoires dans ce cas, qui a agit monstrueusement sur les conditions de travail n’a permis que de maintenir des marges et des profits pour les entreprises, sans jamais de retour sur les prix. C’est ça le capitalisme, la recherche du profit et de l’extraction de la plus-value. Un entrepreneur ne se lance pas dans les affaires pour le plaisir des consommateurs ! Mais pour le profit… l’entrepreneur n’a aucune vocation sociale, il est là pour gagner de l’argent. S’il vient sur un secteur, il ne vient pas pour baisser les prix, il vient pour vendre. S’il n’a aucune nouvelle technique de production, s’il n’a pas investi, s’il n’a pas modifié ou amélioré le produit, il ne se lance pas. Donc, s’il est dans l’incapacité de gagner de l’argent en prenant des parts de marché, il n’entre pas en jeu. Ainsi, tout se passe en amont…

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Les deux images suivantes montrent la décomposition du prix des chaussures et des pantalons (source collectif éthique sur l’étiquette) , le résultat est éloquent. Loin d’avoir fait baisser les prix, la concurrence des régions à faible coût du travail a permis de maintenir des marges et des profits à une industrie qui ne réalisait pas les marges attendues par les détenteurs du capital. Lorsque que certains achètent un jean (souvent de mauvaise qualité pour le prix) à 100 euros et fabriqué en Chine ou ailleurs, rien ne dit que ce prix là aurait été fort différent s’il avait été produit en Europe. Par contre le profit aurait sûrement était moindre. Si la concurrence des producteurs ne fait pas baisser les prix, il fait baisser les salaires et conditions de travail sans rien pour le consommateur dans les produits de même gamme.

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Les détenteurs du capital attendent des rentabilités à deux chiffres, la logique financière dépasse la logique industrielle et sociale. La conclusion politique n’est pas un retour au protectionnisme ou au patriotisme économique, mais plutôt à l’impact sociale de la mondialisation et de la division internationale du travail. Il conviendrait probablement dans une logique de protection de l’environnement de réfléchir à une relocalisation des productions, mais cela passe par un compromis politique et sociale entre les pays du nord et les pays du sud, par une coopération économique et non une concurrence, à un droit international du travail. Mais que le consommateur du nord ne s’inquiète pas, les prix des biens vendus n’en seront pas impactés au contraire des profits (on a vu que ces derniers en France servaient peu à l’investissement, mais surtout à la rémunération du vent…).

 2. L’illustration par la télécommunication…

Si dans certaines activités les prix ont tendance à baisser pour le consommateur, cela est du à plusieurs phénomènes non liés à la concurrence sur les marchés, mais plutôt à l’innovation, au progrès de la division du travail, les économies d’échelle et de la productivité.

L’exemple de la téléphonie est parfait, le consommateur lambda pense que le grand nombre d’opérateurs a permis de faire baisser les prix, regardons de plus près… le graphique suivant souligne l’évolution des prix. Le prix des fixes est stable, malgré l’entrée de nouveaux opérateurs, le prix des mobiles a vu une forte baisse à partir de 1998, normal nous étions au début de l’ère du portable, les progrès immenses dans les techniques de production et la couverture du réseau et l’entrée de nouveau clients a sorti la téléphonie d’un secteur de niche à la consommation de masse favorisant des économies d’échelle. Les baisses suivantes sont liées à l’apparition et généralisation de nouvelles techniques.

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Un autre graphique plus intéressant celui là montre l’évolution des revenus des opérateurs en fonction de leurs investissements, après de gros investissement pour inonder le marché, mieux produire, et surtout le structurer, les opérateurs ont créé une immense rente. Les différences de prix entre forfait sont minimes. L’arrivée de Free a permis, sur les forfaits les plus simples et les moins coûteux de baisser les prix (forfaits voix et sms), mais cela est lié à l’organisation de Free qui n’a pas de boutique, qui n’a pas de réseaux et doit le louer… les investissements ont été minimes. L’arrivée d’opérateurs virtuels est fondée sur des structures et réseaux, dans la plupart des cas ces opérateurs sont issus des opérateurs existants (sosh avec orange, bandyou de Bouygues…) et donc qui bénéficient des rentes initiales.

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 En comparaison internationale, les Allemands ont 4 opérateurs, comme la France et des prix supérieurs, les Etats-Unis, 11 opérateurs, les prix plus élevés, idem pour l’Espagne.

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3. La concurrence est-elle à l’origine des innovations ?

Question fondamentale ! Regardons les dépenses de R&D… 55% sont issus du secteur privé, 45% du secteur public. Avec une forte évolution à la baisse pour certains secteurs concurrentiels ! L’industrie automobile n’a pas une évolution forte des dépenses de R&D.

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Principalement, les dépenses de recherche fondamentale sont issues des universités et des secteurs potentiellement non marchands car non soumis à des impératifs financiers. Les Pasteur, Edison,  Watts, and co. n’ont pas agi et travaillé sous concurrence mais pour la science. Internet est un projet militaire à l’origine…

Au contraire des secteurs marchands qui investissent peu mais qui distribuent beaucoup de dividendes, on l’a vu à plusieurs reprises ici, ou.

La baisse des prix et des coûts est liée avant tout à l’amélioration des techniques (issue de la R&D, et des investissements) qui souvent est délaissée. Les entreprises profitent des innovations pour améliorer leur production. Mais la situation actuelle montre un propension à absorber le surplus. La formation des salariés est fondamentale et ici, la place de l’enseignement est primordiale.

La concurrence est peut-être en émulateur qui pousse vers l’excellence mais les observations faites nous permettent de douter de tout cela… nous sommes dans un mythe fondateur de l’économie libérale qui tente de faire accepter l’idée que les marchés sont autorégulateurs si les prix sont flexibles et donc si la concurrence agit. La constitution d’un prix est plus complexe qu’il n’y paraît, l’investissement, la productivité, la recherche, la formation des salariés, les infrastructures, le coût des matières premières, etc… sont à prendre en compte. Un patron n’a qu’un objectif, extraire la plus-value, il investit si et seulement si il existe des marges potentielles et si il possède un avantage qui souvent n’est pas issu d’une lutte concurrentielle. Si c’était le cas, les prix des voitures seraient bien plus faibles, des assurances aussi avec le nombre d’opérateurs sur le marché, etc… la concurrence ne fait pas baisser les prix, mais sûrement qu’elle permet pour certain de voir leurs profits augmenter !

 

 

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Une réflexion au sujet de « Lettre ouverte à Mme Concurrence… »

    […] (iv) sur la concurrence, voir ici sur ce blog. […]

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