Les mythes fondateurs de l’Europe… et du TAFTA

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A quelques semaines des élections européennes, les médias semblent s’intéresser subitement au traité commercial transatlantique (TAFTA) et c’est une bonne chose ! Même le Monde qui ne peut pas être taxé de gauchisme primaire s’est lancé dans une analyse du traité. Sud Ouest, oui vous avez bien entendu, Sud Ouest, a sorti un court article consacré au sujet qui recense l’ensemble des sites et articles qui dénoncent le traité, ATTAC est même citée. Le mouvement social qui a pris à bras le corps cette question trouve enfin un relai médiatique. Or, un risque majeur apparaît, et c’est le revers de la médaille, les médias vont certainement recentrer le débat sur le FN. Ce danger nous guette et nous devons apporter des arguments forts et clivant. Pour cela, il convient d’apporter des éléments de compréhension et d’analyse et de voir quels sont les fondements et présupposés (théoriques) du TAFTA, qui sont exactement les mêmes que ceux de la création du marché unique européen préalable à l’Union européenne.  Tout cela forme une belle mythologie dramatique fondée sur des présupposées, des idées fausses et des croyances.

1. Des fondements théoriques…

Le TAFTA et l’Europe économique sont basés sur quatre postulats :

(i) Le marché : il est une institution de progrès social et de bien être. Pour cela, un seul préalable, le marché doit être libre de fonctionner sans intervention extérieure par définition néfaste. On entend ici une intervention politique. Les prix doivent se fixer sans contraintes permettant un équilibre entre l’offre et la demande et donc débouchant par ajustement automatique sur une production optimale et l’usage de tous les facteurs de production à ce prix d’équilibre. De plus, le marché est naturel et à la base de toutes les sociétés.

(ii) Les marchés doivent tous être libérés de contraintes extérieures, ce qui permet l’équilibre général de l’économie, le plein emploi. Tout équilibre général est un optimum, tout optimum est un équilibre général.

(iii) Le commerce tient une place prépondérante, les hommes ont toujours eu tendance à l’échange, mais l’échange marchand est valorisé. Depuis les Lumières et Montesquieu, « le doux commerce » pacifie et enrichit les hommes. En opposition aux Mercantilistes et autres colbertistes, le commerce est érigé en sacro-saint graal. Pour cela, il ne manque qu’une théorisation pour faire scientifique. La question centrale de la spécialisation des économies se posent : Smith et les avantages absolus, je me spécialise où je suis absolument le meilleur, Ricardo et l’avantage relatif car chez Smith certains pays étaient potentiellement exclus de l’échange, ici la spécialisation est réalisée dans les domaines où vous êtes le moins mauvais, et HOS, théorie centrale et dominante, un pays se spécialise dans les domaines où il détient un avantage en termes de dotations factorielles, s’il y a plein de chinois et donc plein de travail, la Chine se spécialise dans les productions qui nécessitent plein de travail… Ici aussi, le marché est central, il devient international donc les points (i) et (ii) s’appliquent à l’humanité.

(iv) La concurrence fait baisser les prix… et elle est bénéfique.  Donc, l’offre est l’enjeu majeur.

2. Mais nous sommes dans la mythologie

Donc nous aurions quatre préalables théoriques fondamentaux, qui ne seraient en aucun cas discutable. Toutes les croyances mythologiques sont basées là-dessus, on n’est pas sûr qu’Ulysse ait existé mais on y croit quand même. Enfin, du moins sous l’Antiquité. Serions-nous aussi à l’orée d’une antiquité économique ? A coup sûr, nous sommes dans le mythe :

(i)  Le grand apport, ou un des grands apports, de Keynes et de toute l’économie hétérodoxe est fondé sur la déconstruction de l’autorégulation des marchés. La crise de 1929 a apporté les premiers éléments factuels, l’instabilité chronique des marchés financiers aussi. Dans la pensée libérale, l’homme est résumé aux comportements mécaniques et calculateurs recherchant son propre intérêt égoïste. Or, Keynes a montré le rôle des émotions, du mimétisme, de la confiance, des comportements animaux (donc non rationnels)… Ainsi, dire mener une politique de l’offre est une aberration intellectuelle (ici  ou ici) !

(ii) le mythe du marché comme autorité naturelle et institution de bien être fut aussi battu en brèche par l’anthropologie et la socio-économie. Les apports de Polanyi en la matière sont fondamentaux. Le marché est une construction sociale et humaine, il a besoin de règles et de normes, et historiquement il n’est qu’une parenthèse, certes pas refermée, et surtout non universelle. Il faut lire et relire Braudel, Polanyi donc, mais aussi Laurence Fontaine, Graeber, René Passet, et j’en oublie… Sans règles et normes le marché, et l’étape ultime la société de marché, est une institution potentiellement dangereuse qui déstructure les relations sociales qui deviennent impersonnelles. Sur ce blog nous avons beaucoup traité de ces questions dont ici

(iii) le mythe du commerce international facteur de croissance, de bien être et tutti quanti… un auteur a démontré qui c’était plus complexe que cela : Bairoch. Dans son ouvrage mythes et paradoxes  de l’histoire économique, Bairoch montre que si le libre échange est vanté par tous, il n’est pas présent dans l’histoire et les pays protectionnistes (dont la Suisse) ont eu des résultats économiques majeurs. Une brillante thèse est en cours à Bordeaux sur ces thématiques. Bairoch estime que le XIXe siècle est « un océan de protectionnisme cernant quelques ilots libéraux ».

(iv) sur la concurrence, voir ici sur ce blog.

3. L’Europe est économique avant d’être politique : déconstruction de l’idéal libéral

 L’idée même d’Europe unie à la sortie de la Seconde Guerre Mondiale est une idée audacieuse et brillante, deux guerres monstrueuses, la concurrence et la non coopération entre les peuples, la haine nationaliste, il convenait de créer un espace de paix, et potentiellement lutter contre l’URSS. Mais, il n’était pas possible quelques années après la capitulation de l’Allemagne Nazi de créer une vaste entité politique, communautaire et intégrée. Ainsi, pas d’union politique véritable mais une union économique pour reconstruire l’Europe. Une coopération économique qui devait à terme déboucher sur une communauté et intégration politique. L’Europe s’est faite sur des considérations économiques et la création d’un vaste marché…

On comprend rapidement qu’elles ont été les préalables théoriques à l’intégration économique. N’ayant pas d’autorité politique (Etat ou autre forme d’organisation), la coopération économique et le grand marché doivent être fondés sur des préalables et donc des règles uniques. L’Allemagne, n’ayant pas tourné la page de l’hyper inflation et du chômage de masse qui ont été les causes de la montée du nazisme, a imposé des règles strictes de savoir vivre ensemble, et surtout de savoir commercer et échanger. Le marché n’étant pas l’institution naturelle, il doit être encadré par des normes, surtout si plusieurs Etats très différents participent à la communauté économique. Ainsi, sans autorités politiques et souveraines, des règles technocratiques fondent l’organisation économique de l’Europe. Un marché unique et international a besoin de règles, ce qui tord le coup à tous les présupposés libéraux qui estiment cette institution comme la forme naturelle de toutes les sociétés. L’Europe actuelle est fondée sur la création d’un marché unique et donc sur l’ensemble des fondements théoriques présentés précédemment : marché source de croissance, progrès et bien être, le commerce comme pacificateur des mœurs et des relations humaines, et la concurrence libre et non faussée (cf : vous voyez où je veux en venir… le fameux article du TCE de 2005) source de prospérité. L’imposition du marché unique nécessitait donc des règles… et sans Etat elle est dans l’incapacité de mener une politique économique commune et l’organisation de structure de services publiques, l’Europe est donc fondamentalement une entité d’économie libérale. Il ne peut en aller autrement. Il n’existe aucune expression sociale ou sociétale du vivre ensemble sans autorité politique souveraine et représentative. Ainsi, l’Europe n’est qu’économique, elle est structurée par des lois économiques, qui sous couvert d’une croyance mythologique en sa légitimité, organisent la vie européenne. La commission européenne technocratique est garante des traités fondés sur une organisation qui est structurée par des règles et un ordre juridique pour que les relations économiques ne soient pas faussées par des considérations politiques et sociales. Ces règles de savoir-vivre et échanger doivent garantir une harmonisation européenne, certes fondée sur des mythes qui pèsent sur l’échec actuel de l’Union Européenne.

Pas d’Etat ou d’autorité politique mais un marché unique, le rêve de tous les libéraux du monde entier. Mais, il fallait pour améliorer le fonctionnement et l’intégration économique que ce marché unique trouve… une monnaie unique pour éviter toutes politiques non coopératives de dévaluation et pour éviter les concurrences monétaires. L’Europe a donc imposé une monnaie unique organisée comme le reste du marché unique par des règles strictes et normes libérales : une BCE qui n’a qu’un rôle de stabilité monétaire. La monnaie unique est considérée par ses promoteurs comme un voile, essentiellement un  intermédiaire des échanges, soit l’expression moderne de la fable du troc… Ces positions considèrent que la monnaie est une marchandise comme les autres et qu’elle n’a pas besoin de régulation politique et sociale. Or, Aglietta, Orléan, Keynes, Mauss, et d’autres comme Servet, Zelizer ou Blanc ont montré le caractère profondément social de la monnaie et son rôle actif. Elle ne saurait être une simple expression économique. La monnaie fonde les sociétés et les régulent. Choisir une organisation essentiellement économique de la monnaie est une erreur, elle doit faire société et participer conjointement à la réalisation d’un espace public au même titre qu’une autorité politique. La monnaie unique sans politique unique est inconcevable et intenable. Le débat sur l’euro est légitime mais complexe quant à savoir s’il faut en sortir ou non. Ici, nous ne prendrons pas parti.

4. Et le TAFTA : une mythologie moderne

Le TAFTA est basé sur l’idée que le commerce international permet de faire jouer la concurrence entre les économies par le libre échange et grâce aux marchés autorégulateurs et intégrés, les prix peuvent diminuer et donc la croissance et l’emploi seront au rendez-vous…

Or, nous avons bien vu précédemment que ce postulat était fondé sur des mythes. De plus, le commerce des pays européens est à plus de 70% intra Europe, quel est donc l’intérêt de libéraliser les échanges entre l’Europe et les Etats-Unis ? L’enjeu majeur et premier est l’accaparement par le secteur privé de pans entiers de secteurs protégés pour le bien être des populations et d’imposer des normes privées.  Partout où les autorités politiques ont créé des protections contre les dérives de l’accumulation, le traité de libre échange viendra détruire ces protections sous couvert d’efficacité économique. Comme pour l’Union Européenne, n’existant pas d’autorités politiques internationales, des règles uniques fondées sur les présupposés libéraux doivent s’imposer. Il n’est pas étonnant qu’un tribunal privé arbitral prenne toute sa place dans l’architecture imposée. Le politique étant néfaste et rendant instable les normes économiques naturelles, il est nécessaire de laisser aux mains d’un organe privé la gestion des différends commerciaux. Ce traité, comme beaucoup d’autre, renverse clairement ce qui fonde le politique, l’intérêt privé devient supérieur à l’intérêt commun et collectif. Ce traité est fondé sur un parti pris idéologique qui marque une nouvelle phase du désencastrement de l’économie du social et de la société, l’économie devenant une sphère dominante, or, n’oublions pas que ce processus n’a jamais apporté autre chose que la déstructuration des sociétés et la montée des fascismes qui font leur nid du terrible « il n’y a pas d’alternative » qui rend les partis politiques de gouvernement interchangeables et soumis aux intérêts des groupes privés dominants. La France des années 30 était structurée par des syndicats et une conscience politique républicaine et sociale née des années de lutte des classes, la France des années 2010 se décompose sous la précarisation, la pauvreté, la résignation, l’inconsistance coupable et complice des socialistes avec les intérêts du capital, et les inégalités. Espérons que l’idéal républicain et social demeure dans l’inconscient collectif, ou les lendemains ne risqueront pas de changer mais plutôt de se brunir…

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