comme chez vous

La revue des Possibles – Conseil scientifique d’ATTAC

Publié le

[Voici l’éditorial du numéro 2 de la revue du conseil scientifique d’ATTAC », que l’on peut retrouver à cette adresse : https://france.attac.org/spip.php?page=revue-cs&id_article=2826&id_newsletter=14 Cette revue a pour objectif de participer au débat scientifique. Ce numéro est consacré à l’Europe. On retrouvera une rubrique débat fort intéressante]

Le deuxième numéro des Possibles arrive dans une phase critique pour l’avenir du continent européen. D’un côté, au sein de l’Union européenne, les divergences entre pays s’accentuent, par suite de l’application de politiques d’austérité draconiennes aux peuples déjà exsangues à cause de la crise économique. De l’autre, aux frontières de l’Union, la désintégration de l’ancien bloc de l’Est n’en finit pas de produire ses dégâts sociaux et politiques. De part et d’autre, des menaces pèsent sur la démocratie : là où celle-ci est ancienne, car les partis politiques xénophobes et d’extrême droite gagnent inexorablement du terrain pendant que gauche et droite mènent des politiques sensiblement identiques d’allégeance à la finance mondiale ; là où elle venait juste d’être conquise, car la corruption, les nouvelles oligarchies, voire les mafias, ont pris le dessus.

Notre dossier trimestriel est donc consacré à l’Europe. Il n’y sera cependant guère question, malgré sa date de parution, d’élections européennes. Nous avons choisi d’aborder surtout des thèmes qui font rarement l’objet d’articles détaillés.

Nous commençons par la publication d’une contribution originale sur l’avenir de l’euro : un entretien croisé de Thanos Contargyris (Attac Grèce) et de Peter Wahl (Attac Allemagne). Cet intéressant dialogue montre, comme le dit Dominique Plihon ayant réalisé l’entretien, que « leurs critiques sur la zone euro convergent largement. Par contre, leurs analyses et propositions pour l’avenir de la construction monétaire européenne se différencient sur plusieurs aspects, reflétant ainsi la diversité des réflexions actuelles au sein du mouvement altermondialiste ».

Suivent deux articles consacrés aux Balkans. Le premier, écrit par Srećko Horvat et Igor Štiks, évoque la « Transition », terme désignant le processus de transformation des anciens pays socialistes en démocraties libérales, basées sur une économie de libre marché. Qu’il s’agisse de pays déjà intégrés à l’Union européenne (UE) ou aspirant à y entrer, cette transition se révèle catastrophique. Le second article, dû à Catherine Samary, aborde de façon plus précise la situation de chacun des États des « Balkans de l’Ouest » candidats potentiels à l’adhésion à l’UE : Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine, Monténégro, Serbie. Là encore, le bilan est inquiétant.

Catherine Samary évoque aussi, dans un autre article et à travers le cas ukrainien, un phénomène assez méconnu, celui de la Politique européenne de voisinage conduite entre l’Union européenne et des pays voisins, au Sud ou à l’Est (à l’Est, il s’agit du Partenariat oriental, instauré à Prague en mai 2009). Ces pays, contrairement aux précédents, n’ont pas vocation à intégrer l’UE, mais à la rejoindre dans une zone de libre-échange. C’est du moins ce que souhaite l’Union, mais ses désirs sont parfois contrariés, comme le montre la situation ukrainienne, dont Catherine Samary s’efforce de décortiquer la complexité.

Toujours en lien avec l’Est, depuis le 1er janvier 2014, les travailleurs bulgares et roumains ont enfin en France des droits identiques à ceux des autres travailleurs de l’UE. Cela concerne directement un bon nombre des Roms que Manuel Valls s’est efforcé de chasser du territoire, après avoir démantelé leurs campements de fortune. Avec le texte d’Évelyne Perrin, on verra que les Roms ne sont pourtant pas au bout de leurs peines et que les discriminations du passé restent bien présentes.

Mais l’Union européenne peut faire pire encore : Vicky Skoumbi a intitulé son article « La dissuasion par la noyade : l’Europe forteresse et ses cimetières marins ». Elle y montre comment, en Grèce notamment, les garde-côtes, sous le regard bienveillant de l’agence Frontex, ne se contentent pas de repousser les migrants cherchant à accoster sur les rivages de l’UE, mais les poussent eux-mêmes à la noyade. Pourtant, l’UE a besoin d’un afflux de migrants pour compenser le vieillissement de sa population. Vicky Skoumbi montre que le paradoxe n’est qu’apparent et que le capitalisme y trouve son compte, par l’extension de la précarité à toutes les populations, qu’elles soient migrantes ou autochtones.

Autre discrimination, celle qui concerne les femmes dans le monde du travail. Stéphanie Treillet montre que, malgré quelques avancées de façade, la stratégie européenne pour l’emploi, qui affiche comme objectif une augmentation significative du taux d’activité et d’emploi des femmes dans tous les pays de l’Union européenne, demeure loin du compte et ne propose qu’une « égalité » au rabais.

L’emploi est aussi au cœur d’un article de Raoul Marc Jennar consacré au détachement des salariés dans l’Union européenne. Là encore, malgré quelques propositions de la Commission européenne allant dans le bon sens, on est loin du compte, et le dumping social demeure une réalité qui n’est pas près de s’éteindre dans l’UE.

Un article de Bernard Cassen évoque directement les prochaines élections européennes, ou du moins l’étape institutionnelle qui les suivra, avec l’élection du président de la Commission européenne par le Parlement, chaque grand parti de l’UE ayant déjà, au moins officieusement, désigné son candidat. Selon Bernard Cassen, il s’agit là d’un leurre auquel il regrette que le Parti de la Gauche européenne (PGE) participe.

On ne quitte pas les contradictions institutionnelles de l’Union européenne avec la décision que vient de rendre la Cour constitutionnelle allemande siégeant à Karlsruhe : le programme de rachat sans limite d’obligations d’État par la Banque centrale européenne serait contraire aux dispositions des traités européens qui interdisent à celle-ci de prêter aux États. Pierre Khalfa soulève trois paradoxes dans cette décision qui sont autant de marques de la faillite de la construction européenne néolibérale. Pour sauver celle-ci, la BCE envisage de transgresser les traités qui l’organisent. Mais la BCE, selon les traités, étant indépendante des États, de quoi se mêle la Cour allemande ? Sans doute celle-ci est-elle consciente de son incompétence puisqu’elle renvoie la décision finale devant la Cour de justice de l’Union européenne. Dans ce ping-pong à trois, une grande absente : la démocratie.

L’espace « Débats » de ce numéro s’ouvre sur deux textes consacrés à la prostitution, que le récent débat à l’Assemblée nationale consacré au projet de loi centré sur la pénalisation des clients a remis au premier plan. Le premier de ces textes est proposé par Carine Favier, en tant que militante féministe et d’éducation populaire, et par ailleurs coprésidente du Planning familial. Elle soulève plusieurs contradictions. La première est de pénaliser le client au risque de remettre en cause le droit des prostituées à la sécurité, si les lieux de prostitution sont rejetés aux pourtours des villes. La deuxième est de considérer la prostitution comme une violence enfreignant les principes du Code civil et de se contenter de la sanctionner par une simple amende. La troisième contradiction n’est pas la moindre, puisque, au nom du féminisme, on en viendrait à se désolidariser des prostituées, à déconsidérer leur parole et à décider pour elles sans les écouter.

Le second texte consacré à la prostitution est proposé par deux chercheuses, Catherine Bloch-London et Esther Jeffers, qui interviennent ici en tant que militantes d’Attac, pour appeler à l’abolition de la prostitution. Leur hypothèse est forte : la marchandisation conduite par le capitalisme néolibéral s’étend jusqu’au corps humain, et particulièrement le corps des femmes. Elles récusent autant la position régulationniste, surtout si celle-ci en venait à considérer la prostitution comme relevant d’un libre choix, que la position prohibitionniste fondée uniquement sur des considérations morales. Pour les deux auteures, la prostitution est l’expression de l’oppression et de la domination subies par les femmes. Elle est donc contraire aux droits et à la dignité de la personne.

Si la marchandisation généralisée des activités humaines et des êtres eux-mêmes est le propre du capitalisme, il n’est pas inutile de revenir sur les caractéristiques de sa phase contemporaine, le néolibéralisme, et de voir comment celui-ce tente de s’adapter à la crise qu’il a provoquée. L’article de l’économiste Michel Cabannes propose une synthèse mettant en relief une reconfiguration du néolibéralisme dans deux directions. La première est, comme il le dit, un « retour de l’État secouriste », un « garde-fou » contre la finance. Mais la seconde est celle d’un renforcement du néolibéralisme pour mener à bien – enfin ! – les fameuses réformes dites structurelles. Nouvelle contradiction en perspective : un rebond du néolibéralisme, mais incapable de changer le type d’organisation et de croissance économiques.

Il est encore question de marchandisation dans l’article de Guillaume Pastureau. Elle concerne ici l’aide sociale. En faisant un retour en arrière, depuis la création du Mont-de-Piété à la fin du Moyen Âge, l’auteur distingue trois phases de l’évolution de l’aide sociale au fur et à mesure du désencastrement de l’économie de la vie sociale, puis de l’institutionnalisation de l’aide avec la « Grande Transformation », et enfin de la phase néolibérale qui impose un modèle économique restreignant les droits sociaux. À travers la marchandisation de l’aide sociale, on voit se dessiner une autre conception de la monnaie, qui tend à dissoudre ce qui fait de cet instrument une institution de la société.

Notre revue Les Possibles veut aussi être l’écho des recherches théoriques les plus approfondies. C’est le cas avec la présentation du récent ouvrage de Vincent Laure van Bambeke qui revient sur le problème dit de la transformation des valeurs en prix de production. Les économistes spécialistes de Ricardo et de Marx savent qu’une sorte d’énigme a traversé deux siècles de théorie économique : comment rendre compatibles la théorie de la valeur-travail et la tendance à l’égalisation des taux de profit qui modifie l’équivalent monétaire du travail contenu dans les marchandises, en fonction des structures plus ou moins capitalistiques des entreprises ? L’auteur passe en revue les différentes solutions apportées traditionnellement à cette question et en propose une reformulation pour tenir compte du capital fixe, dont l’utilisation s’étale sur plusieurs cycles de production. Ainsi, les intuitions de Marx seraient confirmées, notamment l’idée que tout le profit vient de la plus-value extorquée au travail.

Nous publions aussi un extrait du livre d’André Cicolella Toxique planète, Le scandale invisible des maladies chroniques. Il tire la sonnette d’alarme contre la très insuffisante attention accordée aux maladies chroniques non transmissibles. Elles sont présentées à tort comme « naturelles » et nous empêchent de voir que notre modèle de développement est en cause. Pourtant, nous devrions tirer les leçons du passé : c’est en améliorant l’environnement, l’eau, les déchets, l’habitat, l’éducation, en reconnaissant des droits sociaux, que l’on a éradiqué la peste et le choléra.

Michel Thomas, Jean-Claude Salomon et Omar Brixi complètent ce tableau en montrant combien la société souffre à la fois d’une sous-médicalisation touchant des populations en difficulté et d’une surmédicalisation dans certains domaines. Cette situation renforce le risque de fragilisation de la solidarité.

La lutte contre les paradis fiscaux est l’Arlésienne des gouvernements néolibéraux. Aussi le livre récent de Gabriel Zucman, La richesse cachée des nations, Enquête sur les paradis fiscaux (Paris, Seuil, La République des idées, 2013), a été salué et Gérard Gourguechon y consacre une note de lecture très détaillée en présentant ses principales données et en commentant ses propositions : pourquoi ne portent-elles que sur les disposition sur lesquelles les États pourraient se mettre d’accord entre eux, alors qu’il faudrait aussi agir à l’intérieur des États eux-mêmes et contre les banques ?

Le n° 1 des Possibles avait ouvert un débat sur deux ouvrages publiés en 2013 : le premier de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle ; le second de Jean-Marie Harribey, La richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste. Les débats sur ces deux livres se poursuivent dans d’autres revues dont nous donnons les liens.

La troisième partie de cette livraison donne accès, par la présentation de Jacques Cossart, à une revue internationale des revues dont les contributions font référence, ne serait-ce qu’implicitement, aux biens collectifs ou publics mondiaux : éducation, recherche, climat, santé, sécurité, retraites, énergie solaire, etc. A contrario, la persistance de la pauvreté, l’aggravation des inégalités, la croyance en un marché autorégulateur restent des obstacles à surmonter.

Nous terminons cette présentation en annonçant aux lecteurs que, pour donner un prolongement à certains chantiers ouverts ici, le dossier de notre prochain numéro portera sur la régulation écologique, dans la perspective de la réunion de la 21e conférence de l’ONU sur le climat, qui se tiendra à Paris fin 2015. Cette annonce vaut appel à contributions.

l’échec Hollandiste…

Publié le

[La rubrique « comme chez vous » ouvre ses portes à Léo, qui nous présente sa chronique dans l’émission AC TONNE sur la clé des ondes]

« En politique, tout l’art consiste en la façon que l’on a d’annoncer les mauvaises nouvelles. En la matière, on peut reconnaitre l’efficacité des équipes de communicants de notre président de la République. En annonçant, une augmentation du nombre de chômeurs, toute catégorie confondue, de 22000 personnes pour le mois de décembre, l’INSEE a tué dans l’œuf l’espoir présidentiel de voir un jour la courbe du chômage s’inverser.

Face à cet échec, François Hollande a tenu à jouer la carte de l’honnêteté. Ainsi, il claironne à qui veux l’entendre que le gouvernement a réussi, je cite : «  à diminuer le rythme de l’augmentation ». Cette phrase alambiquée a pour but de minimiser l’échec de la politique mise en place par le gouvernement socialiste depuis son élection en 2012.

Les réactions de tous bords ne se sont pas faites attendre, et avec elles leurs lots de propositions saugrenues. La palme me semble-t-il revient à Hervé Morin, député de l’UDI, qui souhaite revenir aux 39 heures, payées 35… Selon lui, la politique de François Hollande n’étant pas assez libérale, il faut je cite « se retrousser les manches et remettre l’entreprise et l’emploi au cœur de tout ». Ainsi, face à la montée du chômage, l’UDI n’a pas mieux que de proposer le retour de l’esclavage ou, si l’on veut être plus modéré, l’accélération de l’exploitation des salariés. Car c’est de ça qu’il s’agit. En proposant de travailler plus, tout en payant moins, le résultat est une augmentation de la part de la richesse créée par le salarié captée par l’entreprise, ce que Marx appelle la plus value.

Ce que semble oublier nos responsables politiques, c’est que favoriser l’offre et appauvrir la demande n’a jamais créé d’emploi. Baser une politique économique sur l’offre créant sa propre demande ou sur le recentrage de la société sur les entreprises est malheureusement une erreur honteuse du point de vue économique. Si on doit reconnaître le rôle des entreprises dans la création des richesses et par conséquent d’emploi, il faut aussi reconnaitre le rôle de la demande comme accélérateur de sortie de crise.

Il est sur ce point intéressant de regarder les difficultés de nos entreprises nationales révélées par  L’INSEE dans son enquête mensuelle de conjoncture de l’industrie. On y apprend qu’entre 2008 et 2013, les entreprises françaises ont déclaré que leurs problèmes provenaient à 45% en moyenne d’un manque de demande contre 17% pour des soucis liés à l’offre. Par conséquent, les entreprises françaises souffrent d’un manque de demande sous toutes ses formes (consommation, investissement ou exportation).

Le gouvernement français, associé aux partis de droite, semble ne pas comprendre l’appel des entreprises. S’ils entendent parfaitement les recommandations du MEDEF, représentant en majorité les très grandes entreprises, il semble faire la sourde oreille aux plaintes portées par les plus petites. Lorsque les carnets de commande sont vides, rien ne sert d’embaucher plus pour produire plus… Implacable logique.

Pour finir, comme le dit si bien Paul Krugman : « les seuls obstacles structurels importants à la prospérité du monde sont les doctrines obsolètes qui encombrent l’esprit des hommes ». Dommage que le président de la République et les partis de droite restent dans une vision de l’économie depuis longtemps dépassée.  »

[Pour aller plus loin et du même auteur : http://rue89.nouvelobs.com/2014/01/29/graphique-demonte-politique-loffre-hollande-249475]

La preuve par le graphique… Mister president !

Image Publié le Mis à jour le

L’offre n’est pas la solution… mais peut-être le problème ?

[cet article fait parti de la rubrique « comme chez vous », il n’engage que son auteur mais il s’inscrit dans la philosophie du blog, les deux titres ne sont pas de l’auteur. Aujourd’hui Louison à la baguette]

Introduction

Bien que la « politique de l’offre » annoncée par François Hollande lors de sa conférence de presse du 14 janvier 2014 ne soit pas à proprement parler un virage à 180 degrés d’un Parti Socialiste depuis longtemps acquis idéologiquement aux recettes néolibérales, celle-ci aura permis de clarifier définitivement l’orientation politique de ce parti. Parmi les explications du Président de la République pour justifier le « Pacte de responsabilité » figure un élément de langage particulièrement repris par les médias: entre autres à cause d’un « coût » du travail trop élevé, le taux de marge des entreprises françaises serait à son plus bas niveau historique et cela empêcherait les entreprises d’investir.

Pourtant, il suffit de passer quelques minutes à consulter la banque de données macroéconomiques de l’INSEE[i] pour s’apercevoir qu’il n’en est rien. Une fois de plus, les recettes appliquées relèvent d’une vision dogmatique de l’économie répondant aux logiques du capitalisme financier et du mythe d’une offre créant sa propre demande (la « loi des débouchés » de J-B. Say), mythe pourtant démonté depuis longtemps et à maintes reprises dans l’histoire des sciences économiques: de Marx aux économistes hétérodoxes d’aujourd’hui en passant par des économistes tels que Rosa Luxemburg, Keynes ou ses collaborateurs immédiats comme Joan Robinson, Michal Kalecki, Richard Kahn et bien d’autres.

Petite réponse aux hérauts de la politique de l’offre en trois graphiques.

Graphique n°1: le problème n’est certainement pas le taux de marge.

Présentation2 

 Comme ce premier graphique le montre, le taux de marge des sociétés non financières[ii] françaises – calculé comme le rapport de l’excédent brut d’exploitation sur la valeur ajoutée produite – est bien loin d’être à son plus bas niveau historique. En réalité, il est même plutôt proche de ses plus hauts niveaux historiques, sa baisse récente n’étant due qu’à la crise en cours de 2008. De même, le taux d’investissement (l’investissement rapporté à la valeur ajoutée) qui, d’après François Hollande, pâtit d’un taux de marge trop faible, connaît une baisse tendancielle ininterrompue depuis les années 1960. On constate qu’à cette époque le taux de marge connaissait également une baisse tendancielle. Néanmoins, survint au début des années 1980 un rétablissement spectaculaire du taux de marge des entreprises sans que l’investissement ne reparte à la hausse (comme en témoigne l’explosion de l’écart entre les deux taux). Le début des années 1980 marque l’émergence du capitalisme financier, type de capitalisme où la finance progressivement dérégulée (à partir de 1984 en France, déjà sous l’égide du parti socialiste alors au pouvoir[iii]) dicte ses impératifs de rentabilité financière à court terme sans rapport avec les logiques économique et industrielle. Comme nous le voyons, les dividendes reçus par les entreprises en pourcentage de leur valeur ajoutée connaissent une hausse très importante depuis cette période, hausse interrompue seulement par la crise des subprimes. Cette explosion des dividendes perçus par les sociétés non financières donne une approximation de l’investissement financier de ces mêmes sociétés: ainsi les entreprises françaises ont-elles, depuis la fin des années 1970, adopté un comportement de rentières pour privilégier l’achat de titres financiers à l’investissement dans leur appareil de production.

 Graphique n° 2: le coût du travail, vraiment ?

Répartition des richesses SNF

Ce deuxième graphique illustre le partage des richesses depuis 1949 dans les sociétés non financières par l’évolution de la part des salaires et traitements bruts, de la rémunération des salariés (salaires et traitements bruts + cotisations patronales) et celles des actionnaires avec les dividendes versés, le tout en pourcentage de la valeur ajoutée des sociétés non financières. Le traitement des salariés, qu’il s’agisse de leur salaire brut ou de leur rémunération incluant les cotisations patronales, n’a cessé de diminuer depuis le début des années 1980. Cela n’est bien évidemment pas une coïncidence: avec le capitalisme financier, les capitaux à court-terme se sont progressivement trouvés libres de circuler, et, comme le disait Keynes dés 1936, il est impossible de mener une politique favorable au travail dans un monde où règne la libre circulation des capitaux à court-terme. En effet, ces derniers iront toujours là où le taux de profit est le plus élevé, ce qui suppose une rémunération du travail particulièrement basse. En même temps que la rémunération des salariés amorçait sa régression, les dividendes versés, eux, explosaient, illustrant le changement dans le partage de la valeur ajoutée qui allait s’opérer. Aujourd’hui les dividendes versés par les sociétés non financières comptent pour 15% de leur valeur ajoutée, faisant ainsi peser un surcoût du capital[iv] particulièrement élevé sur ces dernières. Bien évidemment, plus le capital est cher, plus il est couteux d’investir productivement dans des projets qui, bien que rentables économiquement, auront bien du mal à satisfaire des exigences de rentabilité financière irréalistes. Nombre d’investissements productifs sont ainsi passés à la trappe par le simple jeu des exubérances en termes d’attente de rentabilité.

 Graphique n° 3: Profit réinvesti et profit distribué

Utilisation du revenu SNF (1)

 Comme vu dans les deux graphiques précédant, l’investissement financier des entreprises et la rémunération de leurs actionnaires a pris une ampleur particulièrement handicapante tant cela représente en termes d’investissements productifs manqués et de rémunération du travail stagnante ou déclinante ; déprimant donc d’autant plus la demande ce qui, en retour, pèse sur les incitations des entreprises à investir et à embaucher.

Ce dernier graphique illustre les parts respectives du profit réinvesti et non réinvesti par les sociétés non financières. De la même façon que la part de l’investissement productif dans la valeur ajoutée, la part du profit réinvesti connaît une baisse tendancielle depuis les années 1960. Inversement, le profit redistribué aux actionnaires a augmenté dramatiquement depuis le début des années 1970, époque où commença la libéralisation des marchés de capitaux internationaux. Cette libéralisation plaça les entreprises du monde entier en concurrence les unes avec les autres pour attirer le capital, les obligeant à proposer les rendements les plus élevés possibles pour rester compétitives. Allait donc débuter la période où le moins-disant économique et social devait devenir le corollaire indispensable de la satisfaction des intérêts financiers.

Conclusion

Comme le montrent ces trois graphiques, le problème ne se situe ni dans le taux de marge ni dans le coût du travail, mais bien dans la mise en concurrence des peuples et des économies du monde entier. La concurrence globalisée impose une course au moindre coût et au plus haut rendement insoutenable tant économiquement que socialement (et écologiquement), comme en témoigne le chômage de masse persistant, celui-ci apparaissant dans la deuxième moitié du XXe siècle en même temps que le capitalisme financier.

La politique de l’offre des socialistes ne règlera pas le problème du chômage et de l’investissement, car, en diminuant le salaire différé des travailleurs par la baisse des cotisations patronales, le gouvernement fera peser un nouveau coût sur les salariés qui devront réduire d’autant d’autres dépenses (ou réduire leur épargne, mais l’épargne étant un stock cela ne peut durer qu’un temps par définition). Une demande encore plus déprimée aggravera les anticipations des entreprises et par-là leurs incitations à investir et embaucher. Le Medef le reconnaît d’ailleurs en creux, qui répète en boucle que le million d’emplois promis en échange de la baisse des cotisations patronales est « un objectif, non une obligation ». Le grand patronat sait bien que les entreprises n’embauchent et n’investissent que lorsque les carnets de commande sont pleins, ce qui suppose une demande revigorée et des politiques de relance budgétaire. Mais, obnubilés par la rentabilité financière à court-terme de leurs entreprises au détriment de leur développement industriel de long-terme, les patrons français ne semblent pas s’en préoccuper. Pourtant, une telle politique ne peut mener que dans une impasse. La réduction de l’armée de réserve n’a jamais été dans l’intérêt des capitalistes.

 Pour aller plus loin:

http://hussonet.free.fr/psalirsw.pdf

http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=74603


[i] La lectrice et le lecteur pourront reconstituer eux-mêmes les ratios et graphiques exposés ici en utilisant les données de comptabilité nationale, rubrique comptes nationaux annuels puis comptes de secteurs institutionnels (les sociétés non financières, en ce qui nous concerne): http://www.bdm.insee.fr/bdm2/choixCriteres.action;jsessionid=CC16718C697F5DA7E457988E60DCEF7E?codeGroupe=1374

[iii] Le néolibéralisme peut se définir en première approximation comme un processus régressif de dépossession des citoyens de leur pouvoir politique au profit du marché par le recul de l’État social et l’émergence d’un État purement organisateur de la concurrence. La lectrice et le lecteur avertis auront reconnu la perspective toute polanyenne de cette définition, qui m’a été directement suggérée par la fille de Karl Polanyi, Kari Polanyi-Levitt, en octobre 2013. On remarque donc que le néolibéralisme se distingue du libéralisme classique par la place de l’État. Il est néanmoins possible d’établir un continuum entre les deux. Le néolibéralisme a été dans une très large mesure mis en œuvre en France par les gouvernements socialistes: la libéralisation bancaire et financière eut principalement lieu sous les gouvernements de gauche de F. Mitterrand ; le gouvernement de Lionel Jospin fut particulièrement actif en matière de privatisation et de libéralisation des services publics ; François Hollande aura été le socialiste de la libéralisation du marché du travail et donc, à présent, du passage résolu à la politique de l’offre. Le tout sur fond de soutien sans faille du PS à la construction de l’Union Européenne, qui, dans sa forme actuelle, constitue sans doute l’une des formes les plus abouties de structure étatique purement organisatrice de la concurrence.

[iv] Le capital dont il est question ici est le capital financier, l’argent, qui devient le capital physique (les machines, les bâtiments etc…) une fois investi productivement. Sur la question du coût et du surcoût du capital, voir http://www.ires-fr.org/images/files/EtudesAO/RapportCgtCoutCapitalK.pdf