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Quelles alternatives à la société de marché ? Eléments pour un débat (1/2)

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[Cet article découle d’une intervention réalisée pour le collectif 3A de Bordeaux le 11 décembre 2014]

Les échecs de la politique économique actuelle ne sont plus à démontrer. Sur ce blog, on pourra retrouver de nombreux articles dénonçant l’absurdité des choix de nos gouvernements. Au-delà des constats largement connus, il convient de nous pencher sur les pistes alternatives à la société de marché qui tente de s’imposer. On entend beaucoup trop souvent dans nos interventions ou débats que le mouvement social serait essentiellement dans la dénonciation mais jamais dans la proposition. Ces positions soulignent la méconnaissance des nombreux travaux, rapports ou ouvrages consacrés à l’alternative globale ou à la transition écologique. Bref, il convient ici, non pas de donner un programme clef en mains, la recette du miracle et de l’autre monde, mais plutôt de proposer des pistes, des chemins, des directions face à un carrefour. Derrière nous le capitalisme financier, devant nous une multitude de voies possibles qui ne se traceront que par le débat démocratique et par conviction collective. Il faut prendre ce qui vient simplement comme un texte à tiroir et surtout il n’est ni exhaustif dans sa présentation, ni inerte, l’avenir doit le compléter à mesure des débats, des initiatives, des réflexions. Le point de départ à mon avis est celui d’une réappropriation collective de la vie sociale travestie en marchandise…. A partir de cette réappropriation s’imposera un nouveau mode de développement, ce dernier pendra des chemins divers et variés en fonction des choix des citoyens ; penser globale, agir local.

Vers la réappropriation collective de la vie sociale…

Quatre sphères doivent être impérativement exclues et sauvegardées du processus de marchandisation. Ce processus n’est pas irréversible, l’histoire nous l’a prouvé.

L’ensemble qui suit est rédigé dans une optique d’éducation populaire, j’ai tenté de vulgariser au maximum les visions proposées. Les références et liens externes ne sont pas tous présentés de la sorte, hormis ceux de ce blog. Ainsi, l’article est aussi une sorte de revue de littérature (qu’il faut compléter j’en suis sûr et convaincu).

Réapproprier le travail

Le constat : La révolution néo-libérale entamée à la fin des années 1970 s’est attaquée au travail et à l’emploi. D’un modèle spécifique des 30 glorieuses (voir ici et pour des analyses de l’école de la Régulation), une nouvelle forme du capitalisme est apparue, les impasses sociales, écologiques et politiques de celui-ci sont toujours les mêmes. Un vaste processus de remise en cause des régulations du mode d’organisation de l’emploi s’impose vers une segmentation de celui-ci entre un emploi précarisé, instable et paupérisé et un emploi stable. Les premiers sont une variable d’ajustement des retournements de conjoncture, comme en témoigne le raccourcissement de la durée des CDD en France. Cette segmentation va potentiellement s’atténuer puisque une vaste offensive a lieu pour créer un contrat unique, bref, dans l’avenir tous précaires ? Une vague de flexibilisation a lieu vers la formation d’un modèle de production où l’accumulation n’est pas tirée par la progression des salaires mais par un mode d’organisation où le salaire est considéré comme un coût qu’il convient de réduire au maximum. Ainsi, le partage de la valeur s’est retourné en faveur du capital sous la mise en oeuvre de politique d’offre et de marchandisation de la protection sociale (sur ce blog voir ici, ici ou).

MAIS le travail n’est pas une marchandise ! L’économie libérale ne connaît pas le concept de rapports sociaux. L’homme est un agent qui maximise son utilité sous contraintes et par arbitrage. Il choisit entre le travail et le loisir, ses comportements sont pris essentiellement sous l’emprise des prix relatifs des biens, il est rationnel et calculateur. La firme est une boite obscure qui fonctionne comme un agent, l’entreprise combine du capital et du travail pour produire. Il ne peut y avoir d’exploitation du travail ou de contestation car le marché régule automatiquement les comportements. Le prix est la seule variable connue, dans ce cadre idéologique la valeur d’échange et l’utilité seraient la même chose. Ainsi, le travail devient une simple marchandise qui s’échange sur un marché à un salaire réel (niveau d’inflation déduit) d’équilibre.

Or, le marché du travail est une fiction théorique qui est utilisée pour construire une interprétation qui ramène tout à une théorie du marché omniscient et à l’utilitarisme. Dans cette optique, travail et emploi sont confondus ce qui n’est pas le cas en réalité ! L’offre de travail provient de la main d’oeuvre quand l’offre d’emploi vient de l’entreprise, ainsi dans un cas l’entreprise est à la baguette, mais pas dans l’autre où c’est l’entreprise qui crée l’emploi et la main d’oeuvre qui l’occupe. Le travail n’est donc pas une marchandise, pour cela il faudrait qu’il soit « produit » volontairement par combinaison productive pour une vente profitable, et qu’il soit détachable de la personne qui l’accomplit, ce qui est impensable. A moins que ce ne soit la personne elle-même qui fasse l’objet de la production, dans ce cas, cela doit être applicable au patronat et aux artisans mais ils ne sont pas des salariés. Le travail n’est donc pas vendu comme une marchandise, il n’est pas échangé à un prix résultant de l’offre et la demande, car les emplois sont créés en fonction d’un volume de production anticipée, et les travailleurs occupent ces emplois. Le salaire n’est pas un prix, il est fixé hors marché par convention, réglementation, concertation…  Le salaire est un revenu minimal avancé en début de circuit sur la valeur de la production future et sa valeur réelle n’apparaît qu’une fois le circuit réalisé, ce qui met en avant l’importance de la validation marchande ou sociale de cette production. Le marché du travail n’existe pas car il ne joue pas les rôles d’un marché, il n’y a pas d’équilibre entre offre et demande, il ne régule pas la quantité de main d’oeuvre et ne stimule pas l’activité en l’orientant.

La division du travail repose sur une division sociale, ou un rapport de production, qui est un rapport d’exploitation. C’est donc la domination qui fonde la division du travail d’un système capitaliste, elle repose sur le salariat qui est un rapport de subordination.

Nos alternatives : Il semble s’opposer deux formes ou deux directions difficilement conciliables :

  • Dans une optique globale : le partage du temps de travail, une démarchandisation de l’emploi et la promotion de la sphère non marchande. Il n’est pas nécessaire de revenir sur la réussite économique du partage du temps de travail (ici, ici, , ou ici, , si avec ça nous n’avons pas assez d’argument ; un dernier ici de Michel Husson qui remet quelques pendules à l’heure !). Le partage du temps de travail a trois objectifs, (i) réduire la production à un niveau qui permette de satisfaire les besoins de tous et enclencher (achever) la transition écologique pour répondre aux besoins sociaux et collectifs (de la construction des écoles, des hôpitaux, infrastructures, mais aussi besoins humains individuels… voir ici un travail théorique) ; (ii) promouvoir la sphère de l’échange non marchand garant de la cohésion sociale (voir ici aussi) ; (iii) garantir le financement d’une protection sociale globale. Ces objectifs doivent permettre un vaste processus de partage de la valeur ajoutée en faveur du travail. La cotisation sociale est donc au cœur du projet. La question de la répartition et de la division du travail est fondamentale et s’inscrit véritablement dans une logique de transition. Il convient de partager le temps de travail social, celui qui permet à la société de se maintenir. Ce partage du travail est réalisable à deux stades : (i) passer moins de temps possible dans la sphère de l’emploi contraint mais nécessaire à la réalisation des objectifs sociaux et économiques de la société et donc dégager du temps libre ; (ii) mais aussi offrir de nouvelles formes d’organisation du travail fondée sur les principes de coopération, de la socialisation des moyens de production stratégique et la mutualisation. Les esprits chagrins mettront en avant la question du financement comme obstacle, mais la sphère non marchande n’est pas réalisée sur une ponction de l’économie marchande, au contraire elle est validée socialement et participe clairement à son financement.
  • Dans une optique individuelle : la revenu universel, qui peut entrer en contradiction avec la première option du moins en fonction des positions des partisans qui peuvent varier (ici, et ici des éléments du débat). On retrouvera ici un texte d’André Gorz qui explique son positionnement, ou ici un texte de Robert Castel sur ce dernier. L’idée du revenu de base s’inscrit dans une logique de sortie de la domination du travail contraint par l’apport à tous les individus d’un revenu individuel et unique lui donnant droit à vivre décemment. Par ce revenu, une nouvelle forme de liberté s’offre à la société : accepter de le compléter par une autre activité ou profiter essentiellement de ce revenu pour s’inscrire librement dans la coopération, l’échange non marchand, l’entre-aide et le solidarité. Il se pose néanmoins la question du financement mais les partisans du revenu de base répondent ici.

En conclusion, la réappropriation du travail doit permettre de recentrer les sociétés vers un vaste projet de coopération par la promotion de l’échange non marchand. Il convient aussi de ne pas oublier la mise en place de nouvelles formes d’organisation de l’entreprise en remettant au goût du jour l’économie sociale et solidaire et plus précisément la coopérative et la coopération. Bien évidemment les dérives de l’économie sociale doivent être combattues, par exemple,  le Crédit Mutuel est une banque mutualiste mais qui, hormis les statuts, n’a pas les comportements objectifs que l’on attendrait de l’économie sociale (ici ou ici).

On peut ajouter le petit texte de Keynes rédigé en 1930 qui philosophiquement est intéressant…

Réapproprier la monnaie

Le constat : La gestion de la monnaie s’est marchandisée, les banques centrales sont devenues indépendantes et n’ont qu’un seul objectif, du moins en Europe, la lutte contre l’inflation. L’usage même de la monnaie est intégré à la logique d’accumulation et l’aspect social de celle-ci est mis sous le tapis. Ainsi, la monnaie moderne ne serait qu’un simple intermédiaire des échanges quand le caractère public de la monnaie semble être complètement oublié. Les années 80 ont été marquées par les réformes bancaires et financières de libéralisation du secteur. La monnaie est traitée comme une simple marchandise et elle est vue comme totalement neutre. Ajoutons à cela la monétarisation progressive des sociétés modernes, qui impose l’usage de la monnaie pour répondre à toutes les nécessités sociales, et qui a pour conséquence : (i) microsociale d’abord, un processus d’exclusion bancaire pour les personnes ayant une mauvaise relation, cette exclusion bancaire est une exclusion sociale, (ii) macrosociale ensuite à travers la gestion des crises de la dette et la recherche de stabilisation monétaire contre la cohésion sociale.

MAIS la monnaie n’est pas une marchandise ! J’ai longuement, sur ce blog, traité de la question de la monnaie et des échanges non marchands dans un article (on peut ajouter deux articles sur la question, un de Théret et un de Jérôme Blanc). La monnaie est une institution sociale universelle, dont découle un rapport social, qui traverse toutes les sociétés, elle permet de médiatiser les dettes, de pacifier les mœurs et elle pose les bases de la société. Son caractère non marchand est historiquement un invariant, seule la dynamique du capitalisme repose sur un usage marchand de la monnaie mais de façon purement subjective. Or, des anthropologues, historiens ou économistes ont montré que la monnaie ne peut être gérée comme une marchandise car elle s’intégrerait dans un marché fictif. La monnaie est un lien, elle a pour mission d’intégrer les citoyens à la société à la fois par l’échange mais aussi par des processus symboliques d’appartenance au groupe (par la réciprocité et la redistribution). La monnaie est donc confiance. L’histoire économique et sociale nous apprend beaucoup, les exemples des annulations de la dette en Mésopotamie, ou le cas des structures d’endettement d’Ancien régime où le remboursement du capital importait peu, montrent le rôle public de la monnaie et l’importance du pouvoir politique dans sa gestion permettant la stabilisation sociale. Ainsi, la monnaie est plus qu’un bien public ou un bien commun, elle est le lien qui unit les citoyens entre eux, qui rattache les travailleurs à la société et qui structure les relations sociales. La monnaie est un lien ou un trait d’union. Ainsi, intrinsèquement elle ne peut être gérée que par la souveraineté populaire et donc son expression actuelle l’Etat. Elle est à la base de la souveraineté et de la continuation des sociétés. Il est inconcevable de ne pas considérer le rôle de la banque centrale comme un outil, instrument, du maintien de la société. Avec l’Etat (par la fiscalité et la redistribution), elle participe à la circulation des dettes de vie et des dettes sociales. Lorsque l’on naît, on part avec une dette de vie que l’on rembourse par l’impôt et on prépare la continuation de la société. La dette sociale est remboursée par les cotisations sociales. Or, la politique économique a besoin de l’impulsion de la banque centrale pour lancer et financer les grands projets qui seront sous validation sociale remboursés par l’impôt. Sans remonter aux calendes grecques, la dette de vie personnelle de nos générations doit sensiblement venir de l’après guerre, or la reconstruction, la protection sociale, les infrastructures, la recherche, etc… n’ont été apportées (et rendues possible) que par le circuit du Trésor et le rôle de la banque centrale et de l’institution bancaire intégrés dans une logique de service public. Ainsi offrir ce « droit » de financement à une banque centrale indépendante et aux banques commerciales a marchandisé la gestion de la monnaie et déstabilisé les économies où la logique interne est bien différente. 

Nos alternatives :  la monnaie est un instrument permettant de concevoir un autre développement et mode de société, il n’est pas possible pour la société qu’elle soit gérée comme n’importe quelle marchandise :

  • Dans point une optique globale : la monnaie doit retrouver son caractère public au service de la société, cela passe par : (i) une socialisation des banques (et banque centrale) par contrôle citoyen, et par la séparation entre banques d’investissement et banques de dépôt, cette séparation nette est nécessaire. La voie vers des banques véritablement mutuelles ou coopératives, avec un vrai pouvoir de contrôle des clients, des salariés et des représentants publics est indispensable (ii) Le rôle de la banque centrale doit être affirmé et confirmé vers des objectifs communs de financement de l’économie réelle et de transition. (iii) Une taxation des transactions financières dissuasives est une étape incontournable, mais pas suffisante d’où la (re)mise en place d’un contrôle des mouvements de capitaux. (iv) la fin des paradis fiscaux et un audit citoyen des dettes vers l’annulation de celles-ci.
  • Dans une optique locale et communautaire : L’expérience des monnaies complémentaires, locales et sociales peut être à promouvoir comme les systèmes d’échanges alternatifs, deux articles ici et  ont posé les termes du débat qu’il convient d’avoir collectivement. On retrouvera une définition par Viveret ; et une plate-forme dédiée permet de présenter les projets.
Réapproprier le terre

Le constat : Dire que la terre et son usage ont été marchandisés revient en définitive à enfoncer des portes ouvertes. Mais, il faut bien comprendre le lien entre le capitalisme et expropriation de la terre. L’accumulation primitive fut rendue possible en Angleterre par le phénomène des Enclosures. Sous le règne des Tudor, les terres communales utilisées par l’ensemble des paysans furent privatisées (où fut réalisés des enclos). Ainsi, un élevage intensif de moutons fut possible pour leur laine et l’industrie du textile. A la suite de la mise en oeuvre de cette propriété privée des terres, une masse de paysans sans terres, et donc sans ressources, ont dû trouver du travail en ville et sont devenus ce qu’on appellera le prolétariat. A partir de ce moment, le processus dynamique du capitalisme fut enclenché (voir Marx et Polanyi). On retrouve la même situation en France sous l’Ancien régime par la récupération des terres par la bourgeoisie marchande à la suite notamment des dettes impayées par la noblesse. Ce processus de privatisation des terres et donc de l’agriculture est un construit social. Mais il convient par la suite de faire le basculement entre terre et environnement. Ainsi, la marchandisation de la terre, de la biodiversité et de l’agriculture entraîne de graves dérives pour la souveraineté alimentaire, la santé publique et l’humanité. L’industrialisation de l’agriculture est elle aussi au centre des débats, le cas de la ferme des mille vaches en est l’expression. Le nouveau credo du gouvernement (l’agroécologie tout droit venu d’une agence de com.) souligne les nombreuses contradictions entre vision productiviste et protection de la santé et de l’environnement. On ne parlera pas ici de la disparition des abeilles, mais il y aurait tellement à dire. De plus, l’industrie agroalimentaire et phytosanitaire opère un hold-up sur l’humanité avec la brevetabilité du vivant…

MAIS la terre n’est pas une marchandise ! La terre est un bien commun. Elle n’appartient à personne, d’abord parce qu’elle n’est pas produite, mais aussi parce qu’elle est à la base même de la reproduction de la vie sur terre. Il n’est donc pas envisageable de laisser au secteur privé et à l’intérêt d’une classe les destinées de l’humanité. De plus, l’impact environnemental d’une vision à court terme mène à une catastrophe humanitaire sans précédent. La finance spécule sur les matières premières contre les peuples. Les spécialisations agricoles des pays du Sud sont tournées vers l’exportation et non l’alimentation de leurs citoyens. La terre, notre terre, n’est donc pas un héritage venu de nos grands parents mais un emprunt à nos enfants. Le marché n’est en aucun cas capable de réguler la terre (on notera un rapport sur la question ici et un diaporama ici plus théorique).

Nos alternatives :  Elles sont nombreuses, elles doivent être globales mais aussi plus « locales ». L’écologie est clairement une question politique majeure :

  • La terre au service de l’homme et du développement :  Ici l’alternative passe par une nouvelle organisation économique et sociale de l’agriculture vers le respect des équilibres écologiques et la souveraineté alimentaire. La question de l’interdiction de spéculer sur les marchés des matières premières est clairement posée. De plus, l’agriculture doit principalement nourrir les peuples, une relocalisation des productions est nécessaire. Plusieurs analyses montrent qu’il n’est pas utopique d’envisager une production bio pour nourrir le monde (ici et ). Mais une autre question se pose inévitablement : la transition écologique. Bien évidemment pas dans l’imaginaire patronal d’une croissance verte qui ne voit que la transition énergétique et non la transition vers un autre modèle de développement. Ce nouveau mode de développement doit être débattu et réapproprié, nombreuses sont les associations du mouvement social qui ont travaillé sur la question (on trouvera des exemple non exhaustifs, ici, ici, et encore ici sur le financement). Ainsi, il convient de mener la réflexion sur la socialisation et la gestion publique des biens communs, la démarche a déjà commencé pour l’eau. Ce processus est à poursuivre et à terminer. Il est aussi nécessaire de stopper l’ensemble des grands projets inutiles.  La socialisation de la gestion des communs passera nécessairement par un retour à la gestion locale et au retour des filières courtes. Dans ce cas, l’impact environnemental est réduit, et un potentiel d’emploi peut se dégager pour les jeunes agriculteurs. Ajoutons l’interdiction de l’appropriation privée du vivant (brevet…) qui passe inévitablement par un pole public de recherche sur ces questions.
  • Dans point de vue locale, la question d’une agriculture locale se pose et peut s’intégrer dans une logique d’économie sociale. Ainsi, la démocratisation des AMAP est nécessaire mais aussi la revitalisation des marchés de producteurs locaux. L’industrie agroalimentaire est donc un première ligne dans la réappropriation de la terre dans une optique de respect des équilibres sociaux et environnementaux. Cette industrie doit être sévèrement régulée au même titre que les centrales d’achat qui ne permettent pas une vraie rémunération aux agriculteurs. Il est possible pour les biens de première nécessité de réfléchir à un prix unique décidé collectivement. Les structures locales de coopérative agricole doivent reprendre leur place et être valorisées vers la satisfaction des besoins et non vers l’exportation et la spéculation. Une politique d’aménagement du territoire est possible avec des structures collaboratives entre acteurs locaux, agriculteurs et la recherche agricole et biologique. Cette dernière doit être tournée vers des techniques saines avec comme objectif la baisse de l’usage des intrants.

[à suivre dans le volet numéro 2 : la réappropriation du politique et les bases d’un autre monde]

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La revue des Possibles – Conseil scientifique d’ATTAC

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[Voici l’éditorial du numéro 2 de la revue du conseil scientifique d’ATTAC », que l’on peut retrouver à cette adresse : https://france.attac.org/spip.php?page=revue-cs&id_article=2826&id_newsletter=14 Cette revue a pour objectif de participer au débat scientifique. Ce numéro est consacré à l’Europe. On retrouvera une rubrique débat fort intéressante]

Le deuxième numéro des Possibles arrive dans une phase critique pour l’avenir du continent européen. D’un côté, au sein de l’Union européenne, les divergences entre pays s’accentuent, par suite de l’application de politiques d’austérité draconiennes aux peuples déjà exsangues à cause de la crise économique. De l’autre, aux frontières de l’Union, la désintégration de l’ancien bloc de l’Est n’en finit pas de produire ses dégâts sociaux et politiques. De part et d’autre, des menaces pèsent sur la démocratie : là où celle-ci est ancienne, car les partis politiques xénophobes et d’extrême droite gagnent inexorablement du terrain pendant que gauche et droite mènent des politiques sensiblement identiques d’allégeance à la finance mondiale ; là où elle venait juste d’être conquise, car la corruption, les nouvelles oligarchies, voire les mafias, ont pris le dessus.

Notre dossier trimestriel est donc consacré à l’Europe. Il n’y sera cependant guère question, malgré sa date de parution, d’élections européennes. Nous avons choisi d’aborder surtout des thèmes qui font rarement l’objet d’articles détaillés.

Nous commençons par la publication d’une contribution originale sur l’avenir de l’euro : un entretien croisé de Thanos Contargyris (Attac Grèce) et de Peter Wahl (Attac Allemagne). Cet intéressant dialogue montre, comme le dit Dominique Plihon ayant réalisé l’entretien, que « leurs critiques sur la zone euro convergent largement. Par contre, leurs analyses et propositions pour l’avenir de la construction monétaire européenne se différencient sur plusieurs aspects, reflétant ainsi la diversité des réflexions actuelles au sein du mouvement altermondialiste ».

Suivent deux articles consacrés aux Balkans. Le premier, écrit par Srećko Horvat et Igor Štiks, évoque la « Transition », terme désignant le processus de transformation des anciens pays socialistes en démocraties libérales, basées sur une économie de libre marché. Qu’il s’agisse de pays déjà intégrés à l’Union européenne (UE) ou aspirant à y entrer, cette transition se révèle catastrophique. Le second article, dû à Catherine Samary, aborde de façon plus précise la situation de chacun des États des « Balkans de l’Ouest » candidats potentiels à l’adhésion à l’UE : Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine, Monténégro, Serbie. Là encore, le bilan est inquiétant.

Catherine Samary évoque aussi, dans un autre article et à travers le cas ukrainien, un phénomène assez méconnu, celui de la Politique européenne de voisinage conduite entre l’Union européenne et des pays voisins, au Sud ou à l’Est (à l’Est, il s’agit du Partenariat oriental, instauré à Prague en mai 2009). Ces pays, contrairement aux précédents, n’ont pas vocation à intégrer l’UE, mais à la rejoindre dans une zone de libre-échange. C’est du moins ce que souhaite l’Union, mais ses désirs sont parfois contrariés, comme le montre la situation ukrainienne, dont Catherine Samary s’efforce de décortiquer la complexité.

Toujours en lien avec l’Est, depuis le 1er janvier 2014, les travailleurs bulgares et roumains ont enfin en France des droits identiques à ceux des autres travailleurs de l’UE. Cela concerne directement un bon nombre des Roms que Manuel Valls s’est efforcé de chasser du territoire, après avoir démantelé leurs campements de fortune. Avec le texte d’Évelyne Perrin, on verra que les Roms ne sont pourtant pas au bout de leurs peines et que les discriminations du passé restent bien présentes.

Mais l’Union européenne peut faire pire encore : Vicky Skoumbi a intitulé son article « La dissuasion par la noyade : l’Europe forteresse et ses cimetières marins ». Elle y montre comment, en Grèce notamment, les garde-côtes, sous le regard bienveillant de l’agence Frontex, ne se contentent pas de repousser les migrants cherchant à accoster sur les rivages de l’UE, mais les poussent eux-mêmes à la noyade. Pourtant, l’UE a besoin d’un afflux de migrants pour compenser le vieillissement de sa population. Vicky Skoumbi montre que le paradoxe n’est qu’apparent et que le capitalisme y trouve son compte, par l’extension de la précarité à toutes les populations, qu’elles soient migrantes ou autochtones.

Autre discrimination, celle qui concerne les femmes dans le monde du travail. Stéphanie Treillet montre que, malgré quelques avancées de façade, la stratégie européenne pour l’emploi, qui affiche comme objectif une augmentation significative du taux d’activité et d’emploi des femmes dans tous les pays de l’Union européenne, demeure loin du compte et ne propose qu’une « égalité » au rabais.

L’emploi est aussi au cœur d’un article de Raoul Marc Jennar consacré au détachement des salariés dans l’Union européenne. Là encore, malgré quelques propositions de la Commission européenne allant dans le bon sens, on est loin du compte, et le dumping social demeure une réalité qui n’est pas près de s’éteindre dans l’UE.

Un article de Bernard Cassen évoque directement les prochaines élections européennes, ou du moins l’étape institutionnelle qui les suivra, avec l’élection du président de la Commission européenne par le Parlement, chaque grand parti de l’UE ayant déjà, au moins officieusement, désigné son candidat. Selon Bernard Cassen, il s’agit là d’un leurre auquel il regrette que le Parti de la Gauche européenne (PGE) participe.

On ne quitte pas les contradictions institutionnelles de l’Union européenne avec la décision que vient de rendre la Cour constitutionnelle allemande siégeant à Karlsruhe : le programme de rachat sans limite d’obligations d’État par la Banque centrale européenne serait contraire aux dispositions des traités européens qui interdisent à celle-ci de prêter aux États. Pierre Khalfa soulève trois paradoxes dans cette décision qui sont autant de marques de la faillite de la construction européenne néolibérale. Pour sauver celle-ci, la BCE envisage de transgresser les traités qui l’organisent. Mais la BCE, selon les traités, étant indépendante des États, de quoi se mêle la Cour allemande ? Sans doute celle-ci est-elle consciente de son incompétence puisqu’elle renvoie la décision finale devant la Cour de justice de l’Union européenne. Dans ce ping-pong à trois, une grande absente : la démocratie.

L’espace « Débats » de ce numéro s’ouvre sur deux textes consacrés à la prostitution, que le récent débat à l’Assemblée nationale consacré au projet de loi centré sur la pénalisation des clients a remis au premier plan. Le premier de ces textes est proposé par Carine Favier, en tant que militante féministe et d’éducation populaire, et par ailleurs coprésidente du Planning familial. Elle soulève plusieurs contradictions. La première est de pénaliser le client au risque de remettre en cause le droit des prostituées à la sécurité, si les lieux de prostitution sont rejetés aux pourtours des villes. La deuxième est de considérer la prostitution comme une violence enfreignant les principes du Code civil et de se contenter de la sanctionner par une simple amende. La troisième contradiction n’est pas la moindre, puisque, au nom du féminisme, on en viendrait à se désolidariser des prostituées, à déconsidérer leur parole et à décider pour elles sans les écouter.

Le second texte consacré à la prostitution est proposé par deux chercheuses, Catherine Bloch-London et Esther Jeffers, qui interviennent ici en tant que militantes d’Attac, pour appeler à l’abolition de la prostitution. Leur hypothèse est forte : la marchandisation conduite par le capitalisme néolibéral s’étend jusqu’au corps humain, et particulièrement le corps des femmes. Elles récusent autant la position régulationniste, surtout si celle-ci en venait à considérer la prostitution comme relevant d’un libre choix, que la position prohibitionniste fondée uniquement sur des considérations morales. Pour les deux auteures, la prostitution est l’expression de l’oppression et de la domination subies par les femmes. Elle est donc contraire aux droits et à la dignité de la personne.

Si la marchandisation généralisée des activités humaines et des êtres eux-mêmes est le propre du capitalisme, il n’est pas inutile de revenir sur les caractéristiques de sa phase contemporaine, le néolibéralisme, et de voir comment celui-ce tente de s’adapter à la crise qu’il a provoquée. L’article de l’économiste Michel Cabannes propose une synthèse mettant en relief une reconfiguration du néolibéralisme dans deux directions. La première est, comme il le dit, un « retour de l’État secouriste », un « garde-fou » contre la finance. Mais la seconde est celle d’un renforcement du néolibéralisme pour mener à bien – enfin ! – les fameuses réformes dites structurelles. Nouvelle contradiction en perspective : un rebond du néolibéralisme, mais incapable de changer le type d’organisation et de croissance économiques.

Il est encore question de marchandisation dans l’article de Guillaume Pastureau. Elle concerne ici l’aide sociale. En faisant un retour en arrière, depuis la création du Mont-de-Piété à la fin du Moyen Âge, l’auteur distingue trois phases de l’évolution de l’aide sociale au fur et à mesure du désencastrement de l’économie de la vie sociale, puis de l’institutionnalisation de l’aide avec la « Grande Transformation », et enfin de la phase néolibérale qui impose un modèle économique restreignant les droits sociaux. À travers la marchandisation de l’aide sociale, on voit se dessiner une autre conception de la monnaie, qui tend à dissoudre ce qui fait de cet instrument une institution de la société.

Notre revue Les Possibles veut aussi être l’écho des recherches théoriques les plus approfondies. C’est le cas avec la présentation du récent ouvrage de Vincent Laure van Bambeke qui revient sur le problème dit de la transformation des valeurs en prix de production. Les économistes spécialistes de Ricardo et de Marx savent qu’une sorte d’énigme a traversé deux siècles de théorie économique : comment rendre compatibles la théorie de la valeur-travail et la tendance à l’égalisation des taux de profit qui modifie l’équivalent monétaire du travail contenu dans les marchandises, en fonction des structures plus ou moins capitalistiques des entreprises ? L’auteur passe en revue les différentes solutions apportées traditionnellement à cette question et en propose une reformulation pour tenir compte du capital fixe, dont l’utilisation s’étale sur plusieurs cycles de production. Ainsi, les intuitions de Marx seraient confirmées, notamment l’idée que tout le profit vient de la plus-value extorquée au travail.

Nous publions aussi un extrait du livre d’André Cicolella Toxique planète, Le scandale invisible des maladies chroniques. Il tire la sonnette d’alarme contre la très insuffisante attention accordée aux maladies chroniques non transmissibles. Elles sont présentées à tort comme « naturelles » et nous empêchent de voir que notre modèle de développement est en cause. Pourtant, nous devrions tirer les leçons du passé : c’est en améliorant l’environnement, l’eau, les déchets, l’habitat, l’éducation, en reconnaissant des droits sociaux, que l’on a éradiqué la peste et le choléra.

Michel Thomas, Jean-Claude Salomon et Omar Brixi complètent ce tableau en montrant combien la société souffre à la fois d’une sous-médicalisation touchant des populations en difficulté et d’une surmédicalisation dans certains domaines. Cette situation renforce le risque de fragilisation de la solidarité.

La lutte contre les paradis fiscaux est l’Arlésienne des gouvernements néolibéraux. Aussi le livre récent de Gabriel Zucman, La richesse cachée des nations, Enquête sur les paradis fiscaux (Paris, Seuil, La République des idées, 2013), a été salué et Gérard Gourguechon y consacre une note de lecture très détaillée en présentant ses principales données et en commentant ses propositions : pourquoi ne portent-elles que sur les disposition sur lesquelles les États pourraient se mettre d’accord entre eux, alors qu’il faudrait aussi agir à l’intérieur des États eux-mêmes et contre les banques ?

Le n° 1 des Possibles avait ouvert un débat sur deux ouvrages publiés en 2013 : le premier de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle ; le second de Jean-Marie Harribey, La richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste. Les débats sur ces deux livres se poursuivent dans d’autres revues dont nous donnons les liens.

La troisième partie de cette livraison donne accès, par la présentation de Jacques Cossart, à une revue internationale des revues dont les contributions font référence, ne serait-ce qu’implicitement, aux biens collectifs ou publics mondiaux : éducation, recherche, climat, santé, sécurité, retraites, énergie solaire, etc. A contrario, la persistance de la pauvreté, l’aggravation des inégalités, la croyance en un marché autorégulateur restent des obstacles à surmonter.

Nous terminons cette présentation en annonçant aux lecteurs que, pour donner un prolongement à certains chantiers ouverts ici, le dossier de notre prochain numéro portera sur la régulation écologique, dans la perspective de la réunion de la 21e conférence de l’ONU sur le climat, qui se tiendra à Paris fin 2015. Cette annonce vaut appel à contributions.