militantisme

Quelles alternatives à la société de marché ? Eléments pour un débat (1/2)

Publié le Mis à jour le

[Cet article découle d’une intervention réalisée pour le collectif 3A de Bordeaux le 11 décembre 2014]

Les échecs de la politique économique actuelle ne sont plus à démontrer. Sur ce blog, on pourra retrouver de nombreux articles dénonçant l’absurdité des choix de nos gouvernements. Au-delà des constats largement connus, il convient de nous pencher sur les pistes alternatives à la société de marché qui tente de s’imposer. On entend beaucoup trop souvent dans nos interventions ou débats que le mouvement social serait essentiellement dans la dénonciation mais jamais dans la proposition. Ces positions soulignent la méconnaissance des nombreux travaux, rapports ou ouvrages consacrés à l’alternative globale ou à la transition écologique. Bref, il convient ici, non pas de donner un programme clef en mains, la recette du miracle et de l’autre monde, mais plutôt de proposer des pistes, des chemins, des directions face à un carrefour. Derrière nous le capitalisme financier, devant nous une multitude de voies possibles qui ne se traceront que par le débat démocratique et par conviction collective. Il faut prendre ce qui vient simplement comme un texte à tiroir et surtout il n’est ni exhaustif dans sa présentation, ni inerte, l’avenir doit le compléter à mesure des débats, des initiatives, des réflexions. Le point de départ à mon avis est celui d’une réappropriation collective de la vie sociale travestie en marchandise…. A partir de cette réappropriation s’imposera un nouveau mode de développement, ce dernier pendra des chemins divers et variés en fonction des choix des citoyens ; penser globale, agir local.

Vers la réappropriation collective de la vie sociale…

Quatre sphères doivent être impérativement exclues et sauvegardées du processus de marchandisation. Ce processus n’est pas irréversible, l’histoire nous l’a prouvé.

L’ensemble qui suit est rédigé dans une optique d’éducation populaire, j’ai tenté de vulgariser au maximum les visions proposées. Les références et liens externes ne sont pas tous présentés de la sorte, hormis ceux de ce blog. Ainsi, l’article est aussi une sorte de revue de littérature (qu’il faut compléter j’en suis sûr et convaincu).

Réapproprier le travail

Le constat : La révolution néo-libérale entamée à la fin des années 1970 s’est attaquée au travail et à l’emploi. D’un modèle spécifique des 30 glorieuses (voir ici et pour des analyses de l’école de la Régulation), une nouvelle forme du capitalisme est apparue, les impasses sociales, écologiques et politiques de celui-ci sont toujours les mêmes. Un vaste processus de remise en cause des régulations du mode d’organisation de l’emploi s’impose vers une segmentation de celui-ci entre un emploi précarisé, instable et paupérisé et un emploi stable. Les premiers sont une variable d’ajustement des retournements de conjoncture, comme en témoigne le raccourcissement de la durée des CDD en France. Cette segmentation va potentiellement s’atténuer puisque une vaste offensive a lieu pour créer un contrat unique, bref, dans l’avenir tous précaires ? Une vague de flexibilisation a lieu vers la formation d’un modèle de production où l’accumulation n’est pas tirée par la progression des salaires mais par un mode d’organisation où le salaire est considéré comme un coût qu’il convient de réduire au maximum. Ainsi, le partage de la valeur s’est retourné en faveur du capital sous la mise en oeuvre de politique d’offre et de marchandisation de la protection sociale (sur ce blog voir ici, ici ou).

MAIS le travail n’est pas une marchandise ! L’économie libérale ne connaît pas le concept de rapports sociaux. L’homme est un agent qui maximise son utilité sous contraintes et par arbitrage. Il choisit entre le travail et le loisir, ses comportements sont pris essentiellement sous l’emprise des prix relatifs des biens, il est rationnel et calculateur. La firme est une boite obscure qui fonctionne comme un agent, l’entreprise combine du capital et du travail pour produire. Il ne peut y avoir d’exploitation du travail ou de contestation car le marché régule automatiquement les comportements. Le prix est la seule variable connue, dans ce cadre idéologique la valeur d’échange et l’utilité seraient la même chose. Ainsi, le travail devient une simple marchandise qui s’échange sur un marché à un salaire réel (niveau d’inflation déduit) d’équilibre.

Or, le marché du travail est une fiction théorique qui est utilisée pour construire une interprétation qui ramène tout à une théorie du marché omniscient et à l’utilitarisme. Dans cette optique, travail et emploi sont confondus ce qui n’est pas le cas en réalité ! L’offre de travail provient de la main d’oeuvre quand l’offre d’emploi vient de l’entreprise, ainsi dans un cas l’entreprise est à la baguette, mais pas dans l’autre où c’est l’entreprise qui crée l’emploi et la main d’oeuvre qui l’occupe. Le travail n’est donc pas une marchandise, pour cela il faudrait qu’il soit « produit » volontairement par combinaison productive pour une vente profitable, et qu’il soit détachable de la personne qui l’accomplit, ce qui est impensable. A moins que ce ne soit la personne elle-même qui fasse l’objet de la production, dans ce cas, cela doit être applicable au patronat et aux artisans mais ils ne sont pas des salariés. Le travail n’est donc pas vendu comme une marchandise, il n’est pas échangé à un prix résultant de l’offre et la demande, car les emplois sont créés en fonction d’un volume de production anticipée, et les travailleurs occupent ces emplois. Le salaire n’est pas un prix, il est fixé hors marché par convention, réglementation, concertation…  Le salaire est un revenu minimal avancé en début de circuit sur la valeur de la production future et sa valeur réelle n’apparaît qu’une fois le circuit réalisé, ce qui met en avant l’importance de la validation marchande ou sociale de cette production. Le marché du travail n’existe pas car il ne joue pas les rôles d’un marché, il n’y a pas d’équilibre entre offre et demande, il ne régule pas la quantité de main d’oeuvre et ne stimule pas l’activité en l’orientant.

La division du travail repose sur une division sociale, ou un rapport de production, qui est un rapport d’exploitation. C’est donc la domination qui fonde la division du travail d’un système capitaliste, elle repose sur le salariat qui est un rapport de subordination.

Nos alternatives : Il semble s’opposer deux formes ou deux directions difficilement conciliables :

  • Dans une optique globale : le partage du temps de travail, une démarchandisation de l’emploi et la promotion de la sphère non marchande. Il n’est pas nécessaire de revenir sur la réussite économique du partage du temps de travail (ici, ici, , ou ici, , si avec ça nous n’avons pas assez d’argument ; un dernier ici de Michel Husson qui remet quelques pendules à l’heure !). Le partage du temps de travail a trois objectifs, (i) réduire la production à un niveau qui permette de satisfaire les besoins de tous et enclencher (achever) la transition écologique pour répondre aux besoins sociaux et collectifs (de la construction des écoles, des hôpitaux, infrastructures, mais aussi besoins humains individuels… voir ici un travail théorique) ; (ii) promouvoir la sphère de l’échange non marchand garant de la cohésion sociale (voir ici aussi) ; (iii) garantir le financement d’une protection sociale globale. Ces objectifs doivent permettre un vaste processus de partage de la valeur ajoutée en faveur du travail. La cotisation sociale est donc au cœur du projet. La question de la répartition et de la division du travail est fondamentale et s’inscrit véritablement dans une logique de transition. Il convient de partager le temps de travail social, celui qui permet à la société de se maintenir. Ce partage du travail est réalisable à deux stades : (i) passer moins de temps possible dans la sphère de l’emploi contraint mais nécessaire à la réalisation des objectifs sociaux et économiques de la société et donc dégager du temps libre ; (ii) mais aussi offrir de nouvelles formes d’organisation du travail fondée sur les principes de coopération, de la socialisation des moyens de production stratégique et la mutualisation. Les esprits chagrins mettront en avant la question du financement comme obstacle, mais la sphère non marchande n’est pas réalisée sur une ponction de l’économie marchande, au contraire elle est validée socialement et participe clairement à son financement.
  • Dans une optique individuelle : la revenu universel, qui peut entrer en contradiction avec la première option du moins en fonction des positions des partisans qui peuvent varier (ici, et ici des éléments du débat). On retrouvera ici un texte d’André Gorz qui explique son positionnement, ou ici un texte de Robert Castel sur ce dernier. L’idée du revenu de base s’inscrit dans une logique de sortie de la domination du travail contraint par l’apport à tous les individus d’un revenu individuel et unique lui donnant droit à vivre décemment. Par ce revenu, une nouvelle forme de liberté s’offre à la société : accepter de le compléter par une autre activité ou profiter essentiellement de ce revenu pour s’inscrire librement dans la coopération, l’échange non marchand, l’entre-aide et le solidarité. Il se pose néanmoins la question du financement mais les partisans du revenu de base répondent ici.

En conclusion, la réappropriation du travail doit permettre de recentrer les sociétés vers un vaste projet de coopération par la promotion de l’échange non marchand. Il convient aussi de ne pas oublier la mise en place de nouvelles formes d’organisation de l’entreprise en remettant au goût du jour l’économie sociale et solidaire et plus précisément la coopérative et la coopération. Bien évidemment les dérives de l’économie sociale doivent être combattues, par exemple,  le Crédit Mutuel est une banque mutualiste mais qui, hormis les statuts, n’a pas les comportements objectifs que l’on attendrait de l’économie sociale (ici ou ici).

On peut ajouter le petit texte de Keynes rédigé en 1930 qui philosophiquement est intéressant…

Réapproprier la monnaie

Le constat : La gestion de la monnaie s’est marchandisée, les banques centrales sont devenues indépendantes et n’ont qu’un seul objectif, du moins en Europe, la lutte contre l’inflation. L’usage même de la monnaie est intégré à la logique d’accumulation et l’aspect social de celle-ci est mis sous le tapis. Ainsi, la monnaie moderne ne serait qu’un simple intermédiaire des échanges quand le caractère public de la monnaie semble être complètement oublié. Les années 80 ont été marquées par les réformes bancaires et financières de libéralisation du secteur. La monnaie est traitée comme une simple marchandise et elle est vue comme totalement neutre. Ajoutons à cela la monétarisation progressive des sociétés modernes, qui impose l’usage de la monnaie pour répondre à toutes les nécessités sociales, et qui a pour conséquence : (i) microsociale d’abord, un processus d’exclusion bancaire pour les personnes ayant une mauvaise relation, cette exclusion bancaire est une exclusion sociale, (ii) macrosociale ensuite à travers la gestion des crises de la dette et la recherche de stabilisation monétaire contre la cohésion sociale.

MAIS la monnaie n’est pas une marchandise ! J’ai longuement, sur ce blog, traité de la question de la monnaie et des échanges non marchands dans un article (on peut ajouter deux articles sur la question, un de Théret et un de Jérôme Blanc). La monnaie est une institution sociale universelle, dont découle un rapport social, qui traverse toutes les sociétés, elle permet de médiatiser les dettes, de pacifier les mœurs et elle pose les bases de la société. Son caractère non marchand est historiquement un invariant, seule la dynamique du capitalisme repose sur un usage marchand de la monnaie mais de façon purement subjective. Or, des anthropologues, historiens ou économistes ont montré que la monnaie ne peut être gérée comme une marchandise car elle s’intégrerait dans un marché fictif. La monnaie est un lien, elle a pour mission d’intégrer les citoyens à la société à la fois par l’échange mais aussi par des processus symboliques d’appartenance au groupe (par la réciprocité et la redistribution). La monnaie est donc confiance. L’histoire économique et sociale nous apprend beaucoup, les exemples des annulations de la dette en Mésopotamie, ou le cas des structures d’endettement d’Ancien régime où le remboursement du capital importait peu, montrent le rôle public de la monnaie et l’importance du pouvoir politique dans sa gestion permettant la stabilisation sociale. Ainsi, la monnaie est plus qu’un bien public ou un bien commun, elle est le lien qui unit les citoyens entre eux, qui rattache les travailleurs à la société et qui structure les relations sociales. La monnaie est un lien ou un trait d’union. Ainsi, intrinsèquement elle ne peut être gérée que par la souveraineté populaire et donc son expression actuelle l’Etat. Elle est à la base de la souveraineté et de la continuation des sociétés. Il est inconcevable de ne pas considérer le rôle de la banque centrale comme un outil, instrument, du maintien de la société. Avec l’Etat (par la fiscalité et la redistribution), elle participe à la circulation des dettes de vie et des dettes sociales. Lorsque l’on naît, on part avec une dette de vie que l’on rembourse par l’impôt et on prépare la continuation de la société. La dette sociale est remboursée par les cotisations sociales. Or, la politique économique a besoin de l’impulsion de la banque centrale pour lancer et financer les grands projets qui seront sous validation sociale remboursés par l’impôt. Sans remonter aux calendes grecques, la dette de vie personnelle de nos générations doit sensiblement venir de l’après guerre, or la reconstruction, la protection sociale, les infrastructures, la recherche, etc… n’ont été apportées (et rendues possible) que par le circuit du Trésor et le rôle de la banque centrale et de l’institution bancaire intégrés dans une logique de service public. Ainsi offrir ce « droit » de financement à une banque centrale indépendante et aux banques commerciales a marchandisé la gestion de la monnaie et déstabilisé les économies où la logique interne est bien différente. 

Nos alternatives :  la monnaie est un instrument permettant de concevoir un autre développement et mode de société, il n’est pas possible pour la société qu’elle soit gérée comme n’importe quelle marchandise :

  • Dans point une optique globale : la monnaie doit retrouver son caractère public au service de la société, cela passe par : (i) une socialisation des banques (et banque centrale) par contrôle citoyen, et par la séparation entre banques d’investissement et banques de dépôt, cette séparation nette est nécessaire. La voie vers des banques véritablement mutuelles ou coopératives, avec un vrai pouvoir de contrôle des clients, des salariés et des représentants publics est indispensable (ii) Le rôle de la banque centrale doit être affirmé et confirmé vers des objectifs communs de financement de l’économie réelle et de transition. (iii) Une taxation des transactions financières dissuasives est une étape incontournable, mais pas suffisante d’où la (re)mise en place d’un contrôle des mouvements de capitaux. (iv) la fin des paradis fiscaux et un audit citoyen des dettes vers l’annulation de celles-ci.
  • Dans une optique locale et communautaire : L’expérience des monnaies complémentaires, locales et sociales peut être à promouvoir comme les systèmes d’échanges alternatifs, deux articles ici et  ont posé les termes du débat qu’il convient d’avoir collectivement. On retrouvera une définition par Viveret ; et une plate-forme dédiée permet de présenter les projets.
Réapproprier le terre

Le constat : Dire que la terre et son usage ont été marchandisés revient en définitive à enfoncer des portes ouvertes. Mais, il faut bien comprendre le lien entre le capitalisme et expropriation de la terre. L’accumulation primitive fut rendue possible en Angleterre par le phénomène des Enclosures. Sous le règne des Tudor, les terres communales utilisées par l’ensemble des paysans furent privatisées (où fut réalisés des enclos). Ainsi, un élevage intensif de moutons fut possible pour leur laine et l’industrie du textile. A la suite de la mise en oeuvre de cette propriété privée des terres, une masse de paysans sans terres, et donc sans ressources, ont dû trouver du travail en ville et sont devenus ce qu’on appellera le prolétariat. A partir de ce moment, le processus dynamique du capitalisme fut enclenché (voir Marx et Polanyi). On retrouve la même situation en France sous l’Ancien régime par la récupération des terres par la bourgeoisie marchande à la suite notamment des dettes impayées par la noblesse. Ce processus de privatisation des terres et donc de l’agriculture est un construit social. Mais il convient par la suite de faire le basculement entre terre et environnement. Ainsi, la marchandisation de la terre, de la biodiversité et de l’agriculture entraîne de graves dérives pour la souveraineté alimentaire, la santé publique et l’humanité. L’industrialisation de l’agriculture est elle aussi au centre des débats, le cas de la ferme des mille vaches en est l’expression. Le nouveau credo du gouvernement (l’agroécologie tout droit venu d’une agence de com.) souligne les nombreuses contradictions entre vision productiviste et protection de la santé et de l’environnement. On ne parlera pas ici de la disparition des abeilles, mais il y aurait tellement à dire. De plus, l’industrie agroalimentaire et phytosanitaire opère un hold-up sur l’humanité avec la brevetabilité du vivant…

MAIS la terre n’est pas une marchandise ! La terre est un bien commun. Elle n’appartient à personne, d’abord parce qu’elle n’est pas produite, mais aussi parce qu’elle est à la base même de la reproduction de la vie sur terre. Il n’est donc pas envisageable de laisser au secteur privé et à l’intérêt d’une classe les destinées de l’humanité. De plus, l’impact environnemental d’une vision à court terme mène à une catastrophe humanitaire sans précédent. La finance spécule sur les matières premières contre les peuples. Les spécialisations agricoles des pays du Sud sont tournées vers l’exportation et non l’alimentation de leurs citoyens. La terre, notre terre, n’est donc pas un héritage venu de nos grands parents mais un emprunt à nos enfants. Le marché n’est en aucun cas capable de réguler la terre (on notera un rapport sur la question ici et un diaporama ici plus théorique).

Nos alternatives :  Elles sont nombreuses, elles doivent être globales mais aussi plus « locales ». L’écologie est clairement une question politique majeure :

  • La terre au service de l’homme et du développement :  Ici l’alternative passe par une nouvelle organisation économique et sociale de l’agriculture vers le respect des équilibres écologiques et la souveraineté alimentaire. La question de l’interdiction de spéculer sur les marchés des matières premières est clairement posée. De plus, l’agriculture doit principalement nourrir les peuples, une relocalisation des productions est nécessaire. Plusieurs analyses montrent qu’il n’est pas utopique d’envisager une production bio pour nourrir le monde (ici et ). Mais une autre question se pose inévitablement : la transition écologique. Bien évidemment pas dans l’imaginaire patronal d’une croissance verte qui ne voit que la transition énergétique et non la transition vers un autre modèle de développement. Ce nouveau mode de développement doit être débattu et réapproprié, nombreuses sont les associations du mouvement social qui ont travaillé sur la question (on trouvera des exemple non exhaustifs, ici, ici, et encore ici sur le financement). Ainsi, il convient de mener la réflexion sur la socialisation et la gestion publique des biens communs, la démarche a déjà commencé pour l’eau. Ce processus est à poursuivre et à terminer. Il est aussi nécessaire de stopper l’ensemble des grands projets inutiles.  La socialisation de la gestion des communs passera nécessairement par un retour à la gestion locale et au retour des filières courtes. Dans ce cas, l’impact environnemental est réduit, et un potentiel d’emploi peut se dégager pour les jeunes agriculteurs. Ajoutons l’interdiction de l’appropriation privée du vivant (brevet…) qui passe inévitablement par un pole public de recherche sur ces questions.
  • Dans point de vue locale, la question d’une agriculture locale se pose et peut s’intégrer dans une logique d’économie sociale. Ainsi, la démocratisation des AMAP est nécessaire mais aussi la revitalisation des marchés de producteurs locaux. L’industrie agroalimentaire est donc un première ligne dans la réappropriation de la terre dans une optique de respect des équilibres sociaux et environnementaux. Cette industrie doit être sévèrement régulée au même titre que les centrales d’achat qui ne permettent pas une vraie rémunération aux agriculteurs. Il est possible pour les biens de première nécessité de réfléchir à un prix unique décidé collectivement. Les structures locales de coopérative agricole doivent reprendre leur place et être valorisées vers la satisfaction des besoins et non vers l’exportation et la spéculation. Une politique d’aménagement du territoire est possible avec des structures collaboratives entre acteurs locaux, agriculteurs et la recherche agricole et biologique. Cette dernière doit être tournée vers des techniques saines avec comme objectif la baisse de l’usage des intrants.

[à suivre dans le volet numéro 2 : la réappropriation du politique et les bases d’un autre monde]

Une brève histoire de la protection sociale… à destination des camarades en lutte !

Publié le Mis à jour le

[intervention présentée lors d’une rencontre « ceux qui grèvent aujourd’hui » à l’initiative de la Coordination des Intermittents et Précaires et Gironde, l’Université Populaire de Bordeaux, ATTAC 33/Campus – Cinéma Utopia le 3 juillet ]

 

Mon intervention débutera par une devinette :

« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail ne le serait pas ? »

Vous avez bien sûr reconnu Laurence Parisot qui se pose  cette question naïve pour ne pas dire bête.

Alors, chère madame, le travail peut-il être précaire ? La réponse est simple : NON. La vie, l’amour et la santé sont l’expression d’expériences personnelles et individuelles, certes expression vécue dans un groupe social et politique, mais on peut très bien vivre sans amour (nul n’est parfait), et la vie et la santé découle de notre physiologie et nature. Nous ne sommes pas immortels donc mécaniquement la vie et la santé sont précaires. Pour le travail, la question est toute autre… on ne travaille pas par choix dans un système capitaliste, on travaille pour un salaire et par l’obligation d’être intégré dans la société monétarisée et donc salariale. Le capitalisme est un système social organisé par des rapports sociaux construits sur la distinction entre ceux qui n’ont que leur force de travail pour vivre et les détenteurs du capital et de l’outil productif : le capitalisme et le salariat sont la même face d’un mode de production. Les travailleurs vendent donc leur force de travail aux capitalistes sous le régime du salariat. Ce dernier est la seule organisation sociale qui crée une relation de subordination imposée et indépassable. Le code du travail est fondé sur cette relation de subordination et sur les droits à apporter aux travailleurs pour éviter la… précarité des conditions puisque travailleurs et patrons ne sont pas égaux, le patron décide qui travaille pour lui et comment. Le code du travail a pour visée de stabiliser la relation salariale. Il n’existe nulle part cette forme de subordination imposée, la démocratie permet par le vote l’expression et le choix des projets de société, pas dans l’entreprise capitaliste.

Toute l’histoire sociale européenne et mondiale consacre ce lien de subordination, le droit du travail doit permettre de stabiliser cette relation, mis à part Dieu (encore faut -il prouver son existence) personne n’a de droit sur notre santé, notre amour et notre vie, hors société totalitaire. Le travail salarial est donc une organisation sociale et économique qu’il convient de protéger des abus des dominants c’est-à-dire du capitaliste. Le droit du travail est issu de l’apport idéologique (et du combat des salariés !!!!) de la IIIe République et des penseurs sociaux de la fin du XIXe siècle qui estiment que la vie en société crée une dette sociale, la société est considérée comme un tout, un organe où chaque participant a besoin d’un autre, mais certains ont plus que d’autres, certains sont protégés d’autres non, et donc participer à la société entraîne des risques sociaux qui la fondent… ces risques sont l’expression de dette sociale et la société dans son ensemble doit participer au remboursement de cette dette par… des droits sociaux qui vont du droit du travail à la protection sociale.

La question des assurances sociales est fondée sur cette idée de dette sociale, les crises systémiques et récurrentes du capitalisme ont fait le reste : 1880 et 1929 pour citer que les plus importantes et graves… la seconde est une des causes de la IIe guerre mondiale et la montée du nazisme. Par la suite, une vaste démarchandisation de la société et des systèmes d’aide sociale s’est engagée… Quand l’Allemagne avait exploré et mis en place un système d’assurance sociale au XIXe siècle, la France mettra plus de temps, début du XXe siècle une loi sur les retraites ouvrières et paysannes verra le jour mais le point de départ est 1930 avec le loi portant sur l’assurance sociale. Mais de nombreux groupes vont freiner des quatre fers la réforme : les médecins, le patronat, les agriculteurs, mais aussi le monde syndical. Les arguments sont différents, les syndicats estiment que l’assurance sociale consolidera le capitalisme, le patronat pose des arguments libéraux. Certains iront même à justifier la défaite allemande par les assurances sociales qui ont rendu les ouvriers  faibles !

La fin de la seconde guerre mondiale va créer un vaste rapport de force en faveur du monde du travail quand nombres de patrons n’ont pas hésité à collaborer, on pense à M. Renault qui a été puni par la nationalisation de son entreprise… Ainsi les modèles sociaux vont se transformer, mais en France le poids de l’histoire va rendre le système hybride avec des régimes spéciaux qui ont pour certains leur intérêt, pour d’autres non, on pense au régime des agriculteurs qui est d’une régression sociale sans nom.

Le système de protection sociale français est basé sur le lien suivant : Travail salarié – dette sociale – cotisations sociales – solidarité – protection sociale (on pourra voir ici, ici ou des articles consacrés à la protection sociale). Ce système va entrer en crise lors de la contre révolution néolibérale à la suite de la crise du capitalisme dans les années 1970, non pas à cause des producteurs de pétrole mais à cause de la baisse des taux de profits apparue dès le milieu des années 1960 (voir les travaux de Husson ou Duménil et Lévy). Cette situation est un grand bon en arrière avec le retour de la marchandisation de la protection sociale : retour des assurances privées, déremboursement, mais surtout individualisation des comportements, les hommes et les femmes sont responsables des risques sociaux. La pauvreté ? « il fallait travailler à l’école », le chômage ? « il faut demander un salaire plus faible »… l’aide sociale a un coût, les droits doivent disparaître, les travailleurs deviennent des variables d’ajustement et sont dépendants du marché. Ainsi, un autre projet de société s’impose et met en avant les comportements individuels au centre des préoccupations.

Une nouvelle société, contre les peuples et leurs intérêts, s’imposent sous l’effet d’un double phénomène : (i) la financiarisation des sociétés sous l’impulsion de la libéralisation des marchés financiers et la privatisation du secteur public ;  (ii) la segmentation du marché du travail entre intégrés et précarisés. Les premiers devenant de plus en plus rares, les seconds deviennent la variable d’ajustement… Mais cette architecture entre en crise en 2007 sous l’effet d’une crise financière qui trouve son origine dans l’endettement privé , ne l’oublions pas ! La crise des subprimes, sans entrer dans les méandres de l’ingénierie financière spéculative, est la conséquence de l’endettement des populations les plus précaires et pauvres des USA… on a prêté à taux variables et sous hypothèque à une population pauvre parfois insolvable, on comprend aisément  les difficultés de tels comportements économiques (cynique ?). Il convient néanmoins de revenir sur ce comportement des banques, depuis les années 1980 et les politiques économiques pro-rentiers (pro-épargne) à travers les baisses d’impôts, un énorme liquidité draine les marchés financiers, cette épargne au lieu d’être investie dans le secteur industriel finance le secteur spéculatif (moins de 10% des flux sur les marchés financiers ont cette utilité). Que se passe-t-il schématiquement ? On a dégagé des liquidités par les baisses d’impôts aux populations les plus riches, celles-ci ont vu leur niveau d’épargne augmenter, elles ne consomment pas plus mais par contre elles vont placer cette liquidité auprès des banques… qui nous la prêtent à 3% ! Le coût de la collecte de l’impôt n’atteint pas ce niveau… Voilà ce qu’est une politique de classe !

La crise de 2007 aurait pu abattre le modèle néolibéral en déroute, mais avec la collaboration et l’alliance des hommes politiques de tout bord l’Etat, et sans (vraie) contrepartie ont sauvé le système financier international avec une intervention forte pour sauver les banques… qui nous ont bien rendu le service offert en faisant payer la facture aux citoyens. Ainsi, d’une crise financière privée, la crise est devenue publique et les contribuables citoyens (pas les exilés fiscaux) sont punis par les politiques d’austérité toutes inutiles et inefficaces ! Notons avec force que 57% de la dette française est illégitime !

Votre combat chers camarades est d’utilité publique, le milieu associatif et le mouvement social vous soutiennent fermement, votre lutte est salutaire. Mais il convient d’urgence de créer des forums de formation pour les militants et ceux qui grèvent, pour que le combat politique soit efficace, pour avoir les bases d’une compréhension d’un mode de production qui nous assomme, pour la convergence des luttes… cette formation est nécessaire et doit permettre de dépasser les combats de branches (utiles !) MAIS cheminots, intermittents, précaires, postiers, ouvriers,étudiants, chercheurs, profs, fonctionnaires, salariés du privé, vos combats sont les mêmes !!!

Pour conclure, Georges Bernard Saw, prix nobel de littérature en 1925,

« Certains regardent la réalité et disent ‘pourquoi’, moi je rêve de l’impossible et je dis ‘Pourquoi pas ! »

 

 

Lettre de soutien à mes camarades cheminots

Publié le Mis à jour le

A mes camarades en lutte…

 

Ce matin je suis venu participer à votre assemblée générale, des doutes et des espoirs se sont exprimés. Ce combat vous honore et ne doit pas être vain. J’ai voulu vous apporter tout mon soutien, certes modeste, mais en tant qu’usager je ne peux qu’être avec vous. En tant que précaire de la recherche publique et de l’université qui ne cesse d’être attaquée et offerte à la concurrence et au privé, je ne peux qu’être à vos côté. Cette privatisation rampante de l’université s’inscrit dans la même logique que la réforme du rail. Il semblerait que le privé soit plus efficace, il semblerait, tout nos travaux économiques ont montré le contraire à ATTAC mais ailleurs aussi. Et si le rail privé fonctionnait si bien, posons-nous la question des causes de la nationalisation de 1937, posons-nous la question de du rail britannique de ses défaillances et de son coût pour la collectivité et les usagers.

Mais mon soutien vient aussi et surtout du monde associatif et militant, membre d’ATTAC, de son conseil scientifique, nous avons été depuis 15 ans auprès de tous les travailleurs en lutte, du privé comme du public, nous avons offert des tribunes à nos camarades des fralib, appelé à boycotter les produit Unilever, nous avons soutenu tous les précaires et nous continuons. Aujourd’hui nous vous apportons notre soutien, je peux parler au nom d’ATTAC 33 et ATTAC campus Bordeaux, nous vous accompagnerons tant que possible dans votre combat avec nos moyens et notre savoir-faire. Nous avons commencé au niveau national avec des communiqués de soutien, des démentis, des informations alternatives pour contrer les médias dominants, nous avons travaillé depuis longtemps contre toutes ces politiques. Des collectifs d’usagers se mettent en place, ce n’est pas assez, mais cela existe notamment à Rennes.

Ainsi, nous vous soutenons, je vous soutiens, car votre combat est légitime, mais votre combat est aussi le notre ! Vous ne devez pas être seul, il est de notre devoir d’être à vos côtés. Votre mouvement est un mouvement d’INTERET GENERAL et d’UTILITE PUBLIQUE. Le SNCF n’appartient pas aux cheminots, elle n’appartient pas à Pépy, elle n’appartient pas à l’Etat, elle n’appartient pas aux usagers, elle appartient aux français, à notre génération, à celle de demain mais aussi à nos parents, nos grand parents  qui ont participé à leur niveau à la création et au développement de l’entreprise. La SNCF est un bien commun, elle est à nous tous, elle fait notre modèle et notre société comme la Poste, EDF, l’Ecole, l’Université, l’Hôpital ou la Protection sociale. La SNCF n’est pas à vendre, elle n’est pas à partager, elle est à nous tous et elle est à protéger !

A l’heure de la transition énergétique et écologique nous avons besoin de nos cheminots qui ont en eux l’ADN du service public et de l’intérêt général. Qui peut bien vouloir nous faire croire qu’à l’heure du risque environnemental la SCNF n’a pas mieux à faire qu’être vendu au financier et à mettre des camions sur la route ? La SNCF est notre avenir commun… construire des rails et non pas des chômeurs ! Investir pour les générations futures comme nos anciens l’ont fait pour nous ! Au lendemain de la guerre nous étions pauvres, sans ressources, ruinés, et nous avons fait la SECU, développé la SNCF, fait EDF…

C’est un soutien inconditionnel que nous vous portons, des travailleurs et des citoyens unis ne peuvent être vaincus, les fralib nous ont montré cela…  Cette union est nécessaire et souhaitable, mais est-elle possible ? J’ai l’espoir que oui. Intermittents, précaires, universitaires, profs, contrôleurs aériens, inspecteurs du travail, postiers, hospitaliers…. et toutes et tous qui subissent les attaques contre les droits sociaux, nous avons un dénominateur commun : La lutte contre les politiques d’austérité et les politiques d’économie libérale qui ont pour seul et unique objectif de marchandiser le monde qui nous entoure et de le vendre. Votre combat est le notre, ici à ATTAC lorsque nous luttons contre le traité de libre échange USA-Europe qui aura pour conséquence sur la libéralisation des services publics.

Nous avons, mouvement syndical, associatif, usagers et citoyens une responsabilité historique de maintenir nos services publics et nos entreprises publiques dans un projet de société où l’Homme, la solidarité et la fraternité seraient au centre et non l’égoïsme et l’intérêt privé. Nous devons et nous sommes force de proposition quand nos adversaires nous imposent les mêmes politiques inutiles et inefficaces depuis 30 ans. La dette nous disent-ils ? Mais c’est la leur et non la notre, 59% de la dette française est illégitime d’après notre rapport et notre audit citoyen !

Car les privilégiés, les nantis, les conservateurs ne sont pas ceux que l’on croit, ce sont les financiers, les rentiers, les hauts fonctionnaires, les exilés fiscaux qui mettent à bas notre pays et notre société ! Et sûrement pas les travailleurs… Ils essaient de nous mettre leur crise sur le dos, celle de la finance, ils veulent nous faire payer leur comportement de requins, ne soyons pas une cible facile.

J’appelle de mes vœux, de mes modestes idéaux, à un plus grand rassemblement possible, d’échange, de débat, de rencontre, un soir, une journée, tous ensembles pour vous soutenir, pour converger, pour s’unir, pour s’organiser, pur se connaître. Pic-nic citoyens ? Tables rondes ? Manifs ? Tous les éléments qui peuvent nous unir nous rendra plus fort.

Votre lutte est légitime, et vous avez notre soutien.

 

Ne lâchez rien, ne lâchons rien

 

Fraternellement,