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Une brève histoire de la protection sociale… à destination des camarades en lutte !

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[intervention présentée lors d’une rencontre « ceux qui grèvent aujourd’hui » à l’initiative de la Coordination des Intermittents et Précaires et Gironde, l’Université Populaire de Bordeaux, ATTAC 33/Campus – Cinéma Utopia le 3 juillet ]

 

Mon intervention débutera par une devinette :

« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail ne le serait pas ? »

Vous avez bien sûr reconnu Laurence Parisot qui se pose  cette question naïve pour ne pas dire bête.

Alors, chère madame, le travail peut-il être précaire ? La réponse est simple : NON. La vie, l’amour et la santé sont l’expression d’expériences personnelles et individuelles, certes expression vécue dans un groupe social et politique, mais on peut très bien vivre sans amour (nul n’est parfait), et la vie et la santé découle de notre physiologie et nature. Nous ne sommes pas immortels donc mécaniquement la vie et la santé sont précaires. Pour le travail, la question est toute autre… on ne travaille pas par choix dans un système capitaliste, on travaille pour un salaire et par l’obligation d’être intégré dans la société monétarisée et donc salariale. Le capitalisme est un système social organisé par des rapports sociaux construits sur la distinction entre ceux qui n’ont que leur force de travail pour vivre et les détenteurs du capital et de l’outil productif : le capitalisme et le salariat sont la même face d’un mode de production. Les travailleurs vendent donc leur force de travail aux capitalistes sous le régime du salariat. Ce dernier est la seule organisation sociale qui crée une relation de subordination imposée et indépassable. Le code du travail est fondé sur cette relation de subordination et sur les droits à apporter aux travailleurs pour éviter la… précarité des conditions puisque travailleurs et patrons ne sont pas égaux, le patron décide qui travaille pour lui et comment. Le code du travail a pour visée de stabiliser la relation salariale. Il n’existe nulle part cette forme de subordination imposée, la démocratie permet par le vote l’expression et le choix des projets de société, pas dans l’entreprise capitaliste.

Toute l’histoire sociale européenne et mondiale consacre ce lien de subordination, le droit du travail doit permettre de stabiliser cette relation, mis à part Dieu (encore faut -il prouver son existence) personne n’a de droit sur notre santé, notre amour et notre vie, hors société totalitaire. Le travail salarial est donc une organisation sociale et économique qu’il convient de protéger des abus des dominants c’est-à-dire du capitaliste. Le droit du travail est issu de l’apport idéologique (et du combat des salariés !!!!) de la IIIe République et des penseurs sociaux de la fin du XIXe siècle qui estiment que la vie en société crée une dette sociale, la société est considérée comme un tout, un organe où chaque participant a besoin d’un autre, mais certains ont plus que d’autres, certains sont protégés d’autres non, et donc participer à la société entraîne des risques sociaux qui la fondent… ces risques sont l’expression de dette sociale et la société dans son ensemble doit participer au remboursement de cette dette par… des droits sociaux qui vont du droit du travail à la protection sociale.

La question des assurances sociales est fondée sur cette idée de dette sociale, les crises systémiques et récurrentes du capitalisme ont fait le reste : 1880 et 1929 pour citer que les plus importantes et graves… la seconde est une des causes de la IIe guerre mondiale et la montée du nazisme. Par la suite, une vaste démarchandisation de la société et des systèmes d’aide sociale s’est engagée… Quand l’Allemagne avait exploré et mis en place un système d’assurance sociale au XIXe siècle, la France mettra plus de temps, début du XXe siècle une loi sur les retraites ouvrières et paysannes verra le jour mais le point de départ est 1930 avec le loi portant sur l’assurance sociale. Mais de nombreux groupes vont freiner des quatre fers la réforme : les médecins, le patronat, les agriculteurs, mais aussi le monde syndical. Les arguments sont différents, les syndicats estiment que l’assurance sociale consolidera le capitalisme, le patronat pose des arguments libéraux. Certains iront même à justifier la défaite allemande par les assurances sociales qui ont rendu les ouvriers  faibles !

La fin de la seconde guerre mondiale va créer un vaste rapport de force en faveur du monde du travail quand nombres de patrons n’ont pas hésité à collaborer, on pense à M. Renault qui a été puni par la nationalisation de son entreprise… Ainsi les modèles sociaux vont se transformer, mais en France le poids de l’histoire va rendre le système hybride avec des régimes spéciaux qui ont pour certains leur intérêt, pour d’autres non, on pense au régime des agriculteurs qui est d’une régression sociale sans nom.

Le système de protection sociale français est basé sur le lien suivant : Travail salarié – dette sociale – cotisations sociales – solidarité – protection sociale (on pourra voir ici, ici ou des articles consacrés à la protection sociale). Ce système va entrer en crise lors de la contre révolution néolibérale à la suite de la crise du capitalisme dans les années 1970, non pas à cause des producteurs de pétrole mais à cause de la baisse des taux de profits apparue dès le milieu des années 1960 (voir les travaux de Husson ou Duménil et Lévy). Cette situation est un grand bon en arrière avec le retour de la marchandisation de la protection sociale : retour des assurances privées, déremboursement, mais surtout individualisation des comportements, les hommes et les femmes sont responsables des risques sociaux. La pauvreté ? « il fallait travailler à l’école », le chômage ? « il faut demander un salaire plus faible »… l’aide sociale a un coût, les droits doivent disparaître, les travailleurs deviennent des variables d’ajustement et sont dépendants du marché. Ainsi, un autre projet de société s’impose et met en avant les comportements individuels au centre des préoccupations.

Une nouvelle société, contre les peuples et leurs intérêts, s’imposent sous l’effet d’un double phénomène : (i) la financiarisation des sociétés sous l’impulsion de la libéralisation des marchés financiers et la privatisation du secteur public ;  (ii) la segmentation du marché du travail entre intégrés et précarisés. Les premiers devenant de plus en plus rares, les seconds deviennent la variable d’ajustement… Mais cette architecture entre en crise en 2007 sous l’effet d’une crise financière qui trouve son origine dans l’endettement privé , ne l’oublions pas ! La crise des subprimes, sans entrer dans les méandres de l’ingénierie financière spéculative, est la conséquence de l’endettement des populations les plus précaires et pauvres des USA… on a prêté à taux variables et sous hypothèque à une population pauvre parfois insolvable, on comprend aisément  les difficultés de tels comportements économiques (cynique ?). Il convient néanmoins de revenir sur ce comportement des banques, depuis les années 1980 et les politiques économiques pro-rentiers (pro-épargne) à travers les baisses d’impôts, un énorme liquidité draine les marchés financiers, cette épargne au lieu d’être investie dans le secteur industriel finance le secteur spéculatif (moins de 10% des flux sur les marchés financiers ont cette utilité). Que se passe-t-il schématiquement ? On a dégagé des liquidités par les baisses d’impôts aux populations les plus riches, celles-ci ont vu leur niveau d’épargne augmenter, elles ne consomment pas plus mais par contre elles vont placer cette liquidité auprès des banques… qui nous la prêtent à 3% ! Le coût de la collecte de l’impôt n’atteint pas ce niveau… Voilà ce qu’est une politique de classe !

La crise de 2007 aurait pu abattre le modèle néolibéral en déroute, mais avec la collaboration et l’alliance des hommes politiques de tout bord l’Etat, et sans (vraie) contrepartie ont sauvé le système financier international avec une intervention forte pour sauver les banques… qui nous ont bien rendu le service offert en faisant payer la facture aux citoyens. Ainsi, d’une crise financière privée, la crise est devenue publique et les contribuables citoyens (pas les exilés fiscaux) sont punis par les politiques d’austérité toutes inutiles et inefficaces ! Notons avec force que 57% de la dette française est illégitime !

Votre combat chers camarades est d’utilité publique, le milieu associatif et le mouvement social vous soutiennent fermement, votre lutte est salutaire. Mais il convient d’urgence de créer des forums de formation pour les militants et ceux qui grèvent, pour que le combat politique soit efficace, pour avoir les bases d’une compréhension d’un mode de production qui nous assomme, pour la convergence des luttes… cette formation est nécessaire et doit permettre de dépasser les combats de branches (utiles !) MAIS cheminots, intermittents, précaires, postiers, ouvriers,étudiants, chercheurs, profs, fonctionnaires, salariés du privé, vos combats sont les mêmes !!!

Pour conclure, Georges Bernard Saw, prix nobel de littérature en 1925,

« Certains regardent la réalité et disent ‘pourquoi’, moi je rêve de l’impossible et je dis ‘Pourquoi pas ! »